Civilisation
Ouvrir la porte de lumière
Patrick Burgan construit depuis plusieurs décennies une œuvre rayonnante qui fait éclater les catégories. Son imagination féconde l’incite à orchestrer les voix et à faire vocaliser les instruments.
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Quatre-vingts ans après la Libération, la compositrice Pierrette Mari1 écrit une œuvre en hommage aux soldats hawaïens qui ont délivré la vallée du Var et avec lesquels elle garda contact après la guerre. Le Débarquement de Provence, trop souvent relégué au second plan, a pourtant joué un rôle majeur dans la victoire des armées alliées sur l’Allemagne nazie. Chronique musicale Par Damien Top.
« Sous sa mante ancestrale que dore une lumière
Vivace et dentelée,
Le village apparait, mélancolique et tendre,
Avec son vieux clocher2»
Tandis que D.-J. Mari, journaliste et poète, auteur de chansons pour le Carnaval de Nice, intégrait la Résistance, sa femme et sa fille, fuyant les dangers de l’occupation allemande, se réfugièrent au Broc, petit village de l’arrière-pays, dans la maison de leurs amis Dozol sur la place du Vallat. C’est là que la jeune Pierrette passa une partie de la guerre avec sa mère, cantatrice renommée. Henriette Corot se produisait dans les théâtres du littoral méditerranéen ; elle a chanté Musetta (La Bohème), Siebel (Faust) ou encore Suzanne (Les Noces de Figaro) sous la direction de chefs comme Albert Wolff ou Paul Paray. Se destinant à une carrière d’interprète, l’adolescente eut alors tout loisir de travailler quotidiennement son piano.
Le soir du 14 août 1944, plusieurs messages codés furent émis par la BBC depuis Londres. « Nancy a le torticolis » informait les Forces Françaises de l’Intérieur du caractère imminent du débarquement de Provence initié par les Alliés. « Le chef est affamé » donna le signal du début des hostilités. Un peu partout, les FFI se mobilisèrent.
La compagnie antitank du 442d RCT (Regimental Combat Team), regroupant principalement des volontaires Nisei (américains d’origine japonaise), avait été affectée à la First Airborne Task Force avec mission de soutenir le 517e Régiment d’infanterie parachutiste lors de la reconquête du sud de la France. Après un entraînement spécifique de l’unité près d’Ostie, en Italie, la troupe embarqua le 15 août à bord de 44 planeurs remorqués qui les larguèrent entre Le Broc et Gilette. C’est ainsi qu’avec d’autres engagés, Tom Isao Oshiba, qui habitait à Hilo, sur la grande île d’Hawaï, fut parachuté à Pra des vignes, une prairie couverte de carottes sauvages en fleurs et entourée d’arbres protecteurs.
Deux canons ennemis positionnés au Broc bombardaient la Roquette-sur-Var, située de l’autre côté de la vallée où le prêtre résistant avait dissimulé du matériel radio dans le clocher de l’église Saint-Pierre. Des combats avec les miliciens éclatèrent, mais le parachutage fit fuir les allemands. Le 16 août, les FFI occupèrent dans le même temps Saint-Martin et La Roquette, renforcés par le maquis Combat.
Dans son carnet intime, la musicienne de 14 ans consigna les évènements :
En faisant ses adieux à la famille avec laquelle il avait tant sympathisé, Tom Oshiba découpa son parachute et en offrit un morceau à la jeune fille qui l’a pieusement conservé jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’en 1952, Tom et sa sœur Chieko correspondirent avec Pierrette : « Il est toujours entiché de votre pays et de votre peuple » lui écrivit-elle le 21 mars 1946.
Le cinéaste américain Robert Pirosh retraça l’épopée de ces valeureux nippo-américains dans son film Go for Broke ! produit par la Metro Goldwin Mayer en 1951 avec Van Johnson en vedette. La partition musicale signée d’Alberto Colombo comporte des marches militaires obligées mais fait aussi entendre nombre de chants hawaïens. La devise du régiment « Go for broke » signifie « Tout ou rien » dans le pidgin parlé à Hawaï. Le film fut nominé pour l’Oscar du meilleur scénario original en 1952.
En février dernier, Pierrette Mari et moi réfléchissions à la manière dont nous pourrions commémorer les 80 ans de la Libération. Elle me narra son expérience de la guerre. Enthousiasmé par son histoire, j’ai immédiatement mobilisé mes amis des îles afin d’effectuer des recherches complémentaires sur ces soldats, dont nous avons pu retrouver les descendants. Et j’ai demandé à Pierrette de mettre en chantier une œuvre spécifique évoquant cet épisode de la Libération, lui promettant de la programmer là-bas. « Cela m’a paru complétement surréaliste ! Mais je m’y suis attelée » témoigne la compositrice4. La liberté descend du ciel regroupe quintette à cordes et quintette à vents ainsi qu’une partie de percussion hawaiienne laissée à l’improvisation de l’exécutant. Sa forme est tripartite : Energique – Andante – Scherzetto. Elle se veut non pas une évocation des heures sombres de la guerre mais une célébration joyeuse de la victoire. La création aura lieu en 2026 dans le cadre de la série Chamber Music Hawaii, en présence de diverses personnalités et des familles des soldats Nisei qui furent parachutés en France. Une semblable manifestation pour le Japanese American National Museum est également prévue à Los Angeles.
À voir : Go for broke ! est visionnable en ligne sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tout_ou_rien_(film,_1951)
À écouter : Pierrette Mari, Escalades sur un piano, 1 CD CIAR Classics CC 019

Illustration : Pierrette Mari entourée de deux soldats. Tom Isao à l’extrême droite, George Harad avec le casque, et des villageois.
1 Voir Politique Magazine n° 179 d’avril 2019.
2 Pierrette Mari, Le Broc, in En Provence, Zurfluh, 1999.
3. De son vrai nom Francis Gagliolo (1900-1988), écrivain et dramaturge niçois.
4. Entretien avec Alexandre Pham, Classiquenews, novembre 2025.
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