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Il murmurait à l’oreilles des plus grands

Il murmurait puis, en rupture, sa voix aux consonances métalliques reprenait le dessus, servie par une diction aussi aigüe que la tranche d’un rasoir.

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Il murmurait à l’oreilles des plus grands

Loin d’être un acteur monolithique il pouvait passer de la timidité désarmante, Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), au romantisme le plus absolu, Un homme et une femme de Claude Lelouch (1966), Le Train de Pierre Granier-Deferre, en compagnie de Romy Schneider (1973). 

Véritable caméléon, il pouvait interpréter des personnages d’une grande froideur, proche du cynisme avec le rôle du juge dans Z de Costa-Gavras (1969) et celui du commissaire Duché dans Le Grand Pardon d’Alexandre Arcady (1982), jusqu’à endosser des personnages de la plus grande cruauté, Emile Buisson tueur fou dans Flic Story de Jacques Deray, face à un Alain Delon dans un de ses grands rôles (1975), le psychopathe Fulbert,  dans Malevil de Christian de Chalonge (1981),  ou encore le rôle du sulfureux Colonel Masagual, officier franquiste dans Fiesta de Pierre Boutron (1995). On notera dans le registre du cynisme Le Bon Plaisir, film français réalisé par Francis Girod, dans lequel il interprète un personnage inspiré par le Président Mitterrand plus vrai que nature (1984).

On se permettra d’approfondir la participation de Jean-Louis Trintignant dans le film,  Ma nuit chez Maud d’Éric Rohmer (1969). Il y incarne un ingénieur de Michelin, fidèle à ses convictions, catholiques face à Maud, médecin pédiatre, divorcée, athée, libre et indépendante qui tente de le séduire. La quintessence du film réside surtout entre la confrontation de son personnage avec Vidal, son ancien condisciple, marxiste convaincu. Le sujet principal étant le débat sur le Pari de Pascal, récupéré par le militant communiste qui l’applique pour défendre son engagement révolutionnaire.

Ce film permet à Jean-Louis Trintignant de s’imposer dans le domaine du débat philosophique sur la toile. Il se trouve en opposition avec Antoine Vitez, dans le rôle du communiste (homme de théâtre connu pour ses positions pédagogiques, lors de sa direction à la tête du Conservatoire National, et politiques comme metteur en scène engagé, Directeur du TNP et Administrateur de La Comédie Française). On ne pouvait mieux pour la distribution. Lors de cette confrontation, les deux interprètes sont justes et sobres dans leur interprétation mais surtout imposent un nouveau style de jeu que l’on pourrait qualifier d’intellectuel. Il y a les acteurs instinctifs, charnels, mais certains sont cérébraux. Trintignant ouvre cette nouvelle voie que l’on pourrait qualifier de janséniste tant son interprétation relève de la sobriété, avec ses silences et intonations.

L’année suivante il tournera ce qu’il considère comme son rôle le plus important, celui de Marcello Clerici dans Le Conformiste, film de Bernardo Bertolucci, adaptation du  roman de Alberto Moravia.  Ce film politique retrace le parcours d’un fasciste meurtri par un viol et un meurtre. Sans entrer dans une polémique, il est certain que sous son aspect glauque, le récit est empreint d’une force lyrique intense et dans son scénario, et surtout dans son épilogue, il rejoint les grands thèmes de la Tragédie Antique.  L’acteur supporte sur ses épaules ce terrible parcours et se révèle d’une grande puissance tout en jouant la sobriété et la rigueur. Il apparait aussi dans Janis et John de Samuel Benchetrit, et revient en 2012, au côté d’Emmanuelle Riva, dans Amour de Michael Haneke, tragédie qui nous attend tous, la maladie, la vieillesse et la mort.

Un amoureux de l’écrit

En parallèle de la centaine de films, reportages et courts métrages qu’il tourna, l’acteur se consacra aussi au théâtre. Dans sa jeunesse, il assista à une représentation de L’Avare de Molière mise en scène par Charles Dullin. Coup de foudre ! Il décida donc de suivre les cours de l’éminente Tania Balachova à Paris. Il participa à plus de quarante pièces dont la majorité relevait d’un grand répertoire, dont Schiller,  George Bernard Shaw, Eugène Ionesco, Julien Green, Tennessee Williams, Jean Giraudoux, Françoise Sagan… et aussi Art  de Yasmina Reza.

Auparavant il fut encensé par la critique pour son rôle d’Hamlet de Shakespeare qu’il interpréta en 1960 et 1971 dans une mise en scène de Maurice Jacquemont. On nous permettra une réserve : incontestablement Hamlet, chef d’œuvre absolu,  relève de la psychanalyse. Mais pour l’interpréter il faut jouer au premier degré de façon charnelle et ne pas disséquer le texte sous forme didactique. Le contraire fut l’option de notre acteur, qui sans conteste réussit par son charme à séduire le public, mais qui, à notre avis avait abordé le rôle sous forme cérébrale. La pièce appartenant au domaine du théâtre anglican, Jean-Louis Trintignant reste en deçà des interprétations de Laurence Olivier, Alec Guinness, Richard Burton, Peter O’Toole, Kenneth Branagh, pour les Britanniques, et Serge Reggiani en France.

Mais la principale qualité de sa présence en scène réside en son don de la lecture et récitation des grands textes de la littérature. Amoureux de l’écrit, il réussit à transmettre le patrimoine poétique dans l’univers de la Parole. Sur de nombreuses scènes et à Avignon il nous donna les lectures des œuvre de Roland Dubillard, Louis Aragon, Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Boris Vian, Robert Desnos, et Le Journal de Jules Renard. On ne saurait omettre les relations épistolaires de Love Letters d’Albert Ramsdell Gurney, mise en scène par Lars Schmidt au théâtre des Célestins.

Enfin, Jean-Louis Trintignant était aussi un défenseur du patrimoine vinicole en reprenant une exploitation réputée de Côtes du Rhône qu’il sut faire fructifier. Issu d’une famille de pilotes automobiles, il devint  un aurige talentueux en pilotant une Porsche 935 K3 en 1980, lors de la course des 24 heures du Mans, succédant ainsi à son oncle Maurice qui, dans la même compétition en 1964, fit le meilleur tour en nous faisant rêver en compagnie d’André Simon sur une Maserati Tipo 151-3. Il rejoint la grande cohorte de la légende des chevaliers de la toile, de la scène et des arènes sportives automobiles. Il rejoint surtout au ciel étoilé la merveilleuse actrice assassinée qu’il n’a jamais pu oublier, celle fut sa partenaire au théâtre, son amour et sa muse, Marie, sa fille.

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