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Hors du jardin de l’oubli

La nouvelle collection Missing Voices créée par le pianiste Dimitri Malignan rassemble des compositeurs victimes des totalitarismes du XXe siècle. Figure atypique de l’intelligentsia néerlandaise, Henriëtte Bosmans fut de ceux-là.

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Hors du jardin de l’oubli

Petit-fils du compositeur roumain Henry Mālineanu et fils d’architectes, Dimitri Malignan se forme auprès de Ludmila Berlinskaïa à l’Ecole Normale de Musique de Paris. Lauréat d’une vingtaine de concours (Prix Cortot 2017, Prix Bach au Concours musical international de Montréal 2021), il mène une carrière singulière par son engagement passionné.

Au cours de ses études au Conservatoire d’Amsterdam, il découvre de nombreux compositeurs méconnus : Daniël Belinfante, Leo Smit, Sim Gokkes, Dick Kattenburg (une sorte de Gershwin néerlandais), etc. Il décide de consacrer son mémoire de dernière année de master aux compositeurs juifs tués par l’holocauste. Leur musique n’est ni jouée, ni publiée, ni gravée. Cet état de fait ne sonne-t-il pas comme une victoire posthume des nazis qui éradiquèrent une partie considérable de la musique qui fleurissait en Europe avant 1945 ?

Animé d’une volonté de justice, il lance Missing Voices en 2020, visant à promouvoir la connaissance des artistes juifs assassinés pendant la Shoah ou dont la carrière fut interrompue pendant l’occupation. Leurs œuvres sont révélatrices des bouleversements politiques et stylistiques des décennies 1920-1950, ainsi que du rôle de la France comme terre d’exil. Dimitri Malignan entend ainsi réparer le terrible oubli qui les a occultées pendant 80 ans.

Après Les Musiciens et la Grande Guerre (totalisant 36 disques publiés), les éditions Hortus s’associent à ce travail de mémoire sonore de la Seconde Guerre mondiale en accueillant ces enregistrements. Les premiers opus mettent en lumière Arnold Schönberg, Joseph Kosma, Dan Belinfante, Erich Itor Kahn, etc.

L’idée n’est pas nouvelle et surfe sur une stratégie commerciale en vogue exploitant la rare valeur émotionnelle suscitée par la Shoah. L’Institut de Littérature Musicale Concentrationnaire fondé par Francesco Lotoro, dont le siège est à Barletta dans les Pouilles, avait entrepris une semblable démarche dès 2012 pour la période allant de 1933 à 1945. 24 CD rassemblant plus de 500 partitions écrites dans les camps de concentration constituent un indispensable Thesaurus Musicae Concentrationariae.

« Pour moi, la musique était la vie elle-même »

La récente parution de la série Missing Voices se concentre sur Henriëtte Hilda Bosmans, Dimitri Malignan étant par ailleurs le fondateur de l’ensemble Bosmans and Beyond destiné à promouvoir les compositrices néerlandaises. Native d’Amsterdam (6 décembre 1895), celle-ci reçut des leçons de sa mère, Sara Benedicts, professeur au Conservatoire. Son père, qu’elle n’a pas connu, était violoncelle solo de l’Orchestre du Concertgebouw. « Dans mon imagination enfantine, quelqu’un qui ne faisait pas de musique n’existait pas. » La jeune fille fit ses débuts de soliste à 19 ans en jouant le 15e Concerto de Mozart avec l’Orchestre Municipal d’Utrecht, puis le 4e Concerto de Beethoven au Concertgebouw.

Entre 1929 et 1949, elle se produisit 22 fois avec l’Orchestre du Concertgebouw sous la direction de chefs prestigieux : Monteux, Mengelberg, Boult, Szell ou Ansermet. Souhaitant moderniser son langage, elle reprit des cours de composition et d’orchestration avec William Pijper, qui l’initia à la polytonalité. Le Concertino pour piano (1928) et le Concertstuk pour flûte (1929) attestent de son épanouissement artistique. Mais son ascension prometteuse, à la fois comme pianiste et comme compositrice, vit son bel essor interrompu par la guerre.

D’origine juive par sa mère, elle refusa de rejoindre la Reichskulturkammer et fut dès 1942 interdite de concert. Les persécutions accrurent la précarité de la situation des deux femmes. Henriëtte continua néanmoins à donner des concerts clandestins, les « soirées noires », afin de subvenir à leurs besoins. À la fin des hostilités, elle renoua avec ses prestations et rejoignit en 1947 l’association des compositeurs néerlandais. Son catalogue fait la part belle au violoncelle (avec notamment deux concertos) et à la voix. En 1951, elle fut nommée Chevalier de l’Ordre d’Orange-Nassau. Un cancer de l’estomac l’emporta le 2 juillet 1952. Elle demeure l’une des compositrices les plus connues aux Pays-Bas, où quatre rues portent son nom. Si la diffusion de son œuvre subit une éclipse après sa disparition, Henriëtte Bosmans est aujourd’hui pleinement reconnue et dispose d’une discographie fournie.

Le diable dans la nuit

Le volume que lui consacre Dimitri Maligan brosse un juste portrait de sa créativité de chambriste. Son écriture est solide et dense, pleine de couleurs et de contrastes, attestant d’une vraie nature de compositeur.

Les Six Préludes (1917-18), œuvre de jeunesse à l’étonnante séduction romantique, bénéficient d’une élégante interprétation de la part du pianiste, même si nous pouvons lui préférer l’élévation extatique d’un Yi Wang.

La Chanson des marins hâlés (1949) et Le Diable dans la nuit (1935) sur des poèmes de Paul Fort figurent parmi les meilleures réussites de Bosmans dans le domaine vocal, tout comme The Artist’s secret (1948) sur un texte de la militante sud-africaine Olive Schreiner. En 1945, Daar komen de Canadezen (Voici les Canadiens) devint un hymne populaire lors de la libération des Pays-Bas par les troupes alliées. Les textes des mélodies ne sont pas reproduits dans le livret. C’est regrettable car, quelle que soit la langue dans laquelle elle chante, la diction d’Elizaveta Agrafenina ne nous permet guère de les comprendre. Les versions laissées par Noémie Perugia et Henriëtte Bosmans (1951) et par Bernard Kruysen et Félix de Nobel (1972) demeurent en conséquence de fiables références.

Caractéristique de sa première période, la Sonate pour violon et piano (1918), conçue alors qu’elle étudiait encore l’harmonie et le contrepoint avec Jan Willem Kersbergen, brille par son intensité expressive et son raffinement post-romantique. Le somptueux mouvement initial, Allegro passionato, occupe plus de la moitié de l’œuvre, combinant savamment non pas deux (comme le veut généralement la forme sonate) mais trois thèmes. Un bref scherzo sarcastique prolonge la lignée de Saint-Saëns et Chabrier. Il contraste avec le sinistre ostinato pianistique de l’Adagio soutenant le chant introspectif et halluciné confié à l’archet de Sarah Bayens. Le dernier mouvement, Moderato assai, énonce une fugue tout imprégnée de l’art de Max Reger et récapitule les motifs des trois mouvements précédents, à la manière franckiste. La prise de son équilibrée de Didier Henry nimbe de naturel la ferveur enthousiaste des interprètes qui livrent de ce joyau une émouvante version.

 

À écouter : Henriëtte Bosmans, Le Diable dans la nuit, Elizaveta Agrafenina, soprano ; Sarah Bayens, violon ; Dimitri Malignan, piano,

À lire : Juanita M. Becker, A biography of Henriëtte Bosmans, pianist and composerThe Edwin Mellen Press.

 

Illustratiion : Henriëtte Bosmans par Jacob Merkelbach (1917).


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