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Deux formes, Un seul Seigneur

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Deux formes, Un seul Seigneur

Il n’est pas question ici de mettre en cause la légitimité et la validité du Novus Ordo Missae, mieux connu sous le nom de forme ordinaire du rite romain (FOR). Cette forme ordinaire est la forme commune, habituelle, normative de l’Église universelle. L’Église étant la seule maîtresse de ses rites et de leur organisation, elle exerce comme elle veut son droit de légiférer dans ce domaine. Ce point ne souffre aucune contestation.
Cela dit, par FOR nous entendons, évidemment, la façon ad hoc de célébrer selon l’esprit de cette forme liturgique et selon sa lettre, avec l’intention de faire ce que l’Église veut faire lorsqu’elle célèbre. C’est, en conséquence, dire que les innovations, les improvisations, les libertés prises avec le rite ne sont ni une expression légitime de la FOR, ni une émanation de celle-ci. Enfin, signalons comme n’étant pas essentielles à la FOR ni la langue liturgique – qui n’est pas forcément la langue vernaculaire –, ni l’orientation du célébrant – qui peut ne pas être tourné vers les fidèles. Ces remarques dites, venons-en à l’objet de ces lignes.
Le 7 mars 2020, le cardinal préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi adressait à toutes les conférences épiscopales une lettre accompagnée d’une enquête sur la messe dite “extraordinaire”. Treize ans après la publication du motu proprio Summorum Pontificum par Benoît XVI, le pape François, selon le cardinal, « souhaitait être informé de l’application actuelle » du motu proprio. En janvier 2021, la Conférence épiscopale française rendait publique – ce n’était pas exigé – une synthèse de 24 pages, exposant les résultats de la consultation. Le texte, rédigé dans un français parfois approximatif, est donc censé donner un aperçu de la façon dont se vit en France la forme extraordinaire du rite romain (FER).
Sur 92 diocèses, seuls 87 ont répondu à l’enquête sans que l’on sache pourquoi les cinq absents ne l’ont pas fait. On apprend, d’abord, qu’il n’y a pas de célébration dans la FER dans les diocèses de Cambrai, Amiens, Châlons et Viviers ; que les diocèses de Blois, Laval, Strasbourg et Versailles ont constitué des paroisses personnelles pour cette forme du rite (il est révélé que le diocèse de Nîmes subit des « pressions », auquel il résiste, pour la création d’une telle paroisse) ; qu’enfin dans les autres diocèses la chose est anodine, presque inexistante (« un ou deux lieux sont dédiés au moins en partie à la célébration »), et qu’elle ne rassemble qu’une faible population en moyenne (« moins de cent personnes ») ! Ceux qui fréquentent ces crypto-lieux de culte, si l’on en croit le texte, savent que, bien souvent, l’assistance dépasse la centaine de personnes. Du reste, quelle est, dans certaines paroisses, la moyenne de la participation dominicale aux messes célébrées dans la FOR ?

Un besoin pastoral contesté

Selon le document, la célébration des messes selon le missel de 1962 est souvent le fait de communautés religieuses ayant choisi cette forme de célébration de façon ordinaire (la forme extraordinaire est la forme ordinaire de ces communautés !) La synthèse semble le regretter et voudrait « associer les prêtres diocésains à la célébration en forme extraordinaire » mais cela semble difficile en raison du manque de prêtres… Alors un chanoine à la retraite, un vieil official en soutane usée fera l’affaire, de toute façon nous sommes dans les vieilleries poussiéreuses ! Et considérez que les fidèles attachés à la forme ancienne ne sont pas méchants, car « malgré quelques crispations la situation est largement apaisée » (merci Benoît XVI !).
Pour deux tiers des diocèses, ces célébrations en FER répondent à un vrai besoin pastoral (mais qu’est-ce qu’un besoin pastoral ?), cependant, note le document, « une expression revient souvent [dans les réponses] : la forme extraordinaire répond à une attente de quelques-uns plus qu’à un vrai besoin pastoral. » Mieux, pour certains, la proposition de la FER, « ne fait qu’entretenir les fidèles dans une conception ecclésiale singulière » caractérisée par un rejet du concile (lequel ?), la critique du pape François, l’hostilité à une Église trop ouverte… Plus encore, ces messes sont rarement promues par les prêtres mais « plus souvent par de jeunes familles nombreuses » (là, les bras nous en tombent !) Voyons : on nous dit que les messes FER sont le fait de communautés, le plus souvent, et que peu de prêtres diocésains sont engagés dans ce mouvement, qu’on le voudrait bien mais qu’on ne peut pas ; que ce sont de jeunes familles nombreuses qui manigancent – mais auprès de qui ? – et qui obtiennent finalement la célébration de ces messe. On ne voit pas ce que les communautés célébrant dans ce rite viennent faire dans ce complot de familles nombreuses. Il manque d’ailleurs ici une ou deux précisions qui viendront plus tard : de droite et royaliste ! Oui ! de jeunes familles nombreuses de droite et royalistes ! Et ces familles exigent des besoins pastoraux ! Parce que, voyez-vous, en plus d’être nombreuses, elles se paient le luxe d’avoir une âme ! Il faut savoir que le motu proprio de Benoît XVI précisait expressément que les demandes viennent des fidèles et qu’un prêtre ne pouvait pas imposer la célébration dans la FER. Alors qui, finalement, va contre l’esprit du Concile ? Les fidèles qui demandent la célébration selon une forme légitime, pour des raisons qu’ils n’ont pas à justifier, ou le document de la CEF qui regrette que ce ne soit pas les prêtres qui soient à l’origine de cette proposition ?

La concélébration, festivisme clérical

Certains évêques estiment que la FER peut conduire, de plus, à un « formalisme rituel » et « figer une réflexion de foi », enfermant les personnes dans un individualisme et un esprit de chapelle. À ce titre, la formation théologique des prêtres de la Fraternité Saint-Pierre et de l’ICRSP est expressément remise en cause. Ne connaissant pas la formation dispensée par ces instituts, limitons-nous à dire qu’elle n’est sans doute pas de la même nature, plutôt médiocre, que celle des séminaires diocésains qui subsistent.
Arrivé à ce stade, le document fait l’inventaire des point positifs (12) et négatifs (29) de la pratique que le motu proprio a permise. Il faudrait commenter chacun des points mais ce n’est pas possible ici. Signalons donc la disparité des appréciations, nettement plus négatives que positives, comme on pouvait le subodorer depuis le début de la synthèse. Parmi les points positifs, outre le fait que la FER puisse être un « beaume » (sic), la CEF voit dans la célébration ad orientem « un antidote au risque de cléricalisme » ! Cela confirme que les communautés, composées de familles nombreuses et jeunes, célébrant selon cette forme pourraient être moins cléricales que celles, vieilles et clairsemées, composées bien souvent de laïcs engagés, même si la célébration tournée vers les fidèles est censée manifester le « faire Église ensemble ».

La synthèse de la CEF montre que les blessures post-conciliaires sont encore très présentes.

Entre autres points négatifs, la CEF signale le refus de la concélébration par certains prêtres de la forme traditionnelle. Disons d’abord que la concélébration n’est jamais, officiellement, une obligation, même si aujourd’hui il existe une pression pour la rendre quasi automatique (voir les récentes dispositions pour les célébrations privées à Saint-Pierre-de-Rome). Ceci étant, les prêtres qui refusent la concélébration sont parfaitement en droit de le faire. Si ce refus peut, de fait, interpeller, on voit très bien, dans la logique des points négatifs cités, que le reproche fait est de ne pas vouloir prendre part à la fête commune. Ce “quant-à-soi” est fortement critiqué et le refus de la concélébration en est le symptôme, clérical, majeur.
Plus loin dans le rapport, on se pose la question de savoir si la FOR a adopté des éléments de la FER. Bien que la réponse soit, logiquement, négative, on note tout de même que quelques éléments se sont infiltrés, la plupart jamais expressément révoqués : l’usage plus grand du latin, le voilement des statues pendant le carême, l’usage de la couleur noire, les clochettes et le plateau de communion, etc. Ces éléments signalant la FER ne sont pas, comme tels, étrangers à la FOR. On note, cependant, à plusieurs reprises, plus de sérieux dans la célébration selon la FER et d’un intérêt plus grand de la part des séminaristes et des jeunes prêtres pour le rite ancien et ce malgré la vigilance des évêques.

Deux aspects d’un seul mystère eucharistique

À ce qui vient d’être dit, on voit que l’ensemble du rapport est une charge à peine voilée contre la pratique actuelle d’une part, et contre la FER, d’autre part. Évidemment, la nature même de cette synthèse ne permet pas de se poser des questions théologiques d’une façon plus appronfondie ; cependant, le ton adopté donne à entendre que l’on ne désire pas même aborder ces questions-là.
Et si la synthèse pointe une mauvaise volonté de la part des tenants de la FER, il faut avoir l’honnêteté de dire que ce n’est pas le cas de tous. Certes, on trouve par ici l’esprit de chapelle, une certaine forme de complaisance liturgique, le culte de l’ancien pour l’ancien, l’amour immodéré des dentelles et des damas, un style de prédication daté, dans le fond et dans la forme, un formalisme esthétique et hélas aussi psychologique mais on n’est pas mieux loti avec les tenants de la FOR. On y trouve, en effet, un mépris pour le passé, une naïveté progressiste, un relativisme doctrinal, un spiritualisme désincarné, une course à la nouveauté pour la nouveauté, une aigreur ronchonne partagée par les clercs et le laïcat.
Certes les difficultés existent et sont de plusieurs ordres : liturgique, théologique et historique. L’attachement au Vetus Ordo Missæ a, avec le temps, mis l’Église latine dans une situation de quasi bi-ritualisme, comme le signale la synthèse. Le pape Benoît XVI a mis en usage les notions de formes du seul rite romain pour manifester son unicité et son unité. Force est de constater que, dans la pratique, compte tenu de la différence du lectionnaire, du temporal et du sanctoral, sans parler des usages, qu’il s’agit d’un peu plus qu’une différence de forme. La question à se poser est de savoir si cet état des choses liturgiques, légitimé par Benoît XVI, peut perdurer ainsi ? Si l’on répond négativement à la question, comment gère-t-on les communautés célébrant dans la FER ? Par une nouvelle guerre liturgique ou en s’en moquant totalement, comme le font certains évêques ? Si on y répond positivement, comme manifeste-t-on l’unité de l’Église qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec une disparité des rites même si cela répugne à l’Église latine qui, depuis le concile de Trente, a unifié ses célébrations ?

Quel avenir au bi-formalisme ?

Pour ce qui est des difficultés théologiques, il faut bien comprendre qu’avec les deux formes, nous sommes en présence de deux aspects dynamiques du seul et unique mystère eucharistique. Restant sauve la doctrine catholique sur la messe, valable pour toutes les célébrations quel qu’en soit le rite, les deux formes donnent à voir et à entendre des mystagogies eucharistiques complémentaires. Dès lors, chacune a ses richesses et ses limites, chacune offre des insistances ou des risques théologiques différents, et il est aberrant de vouloir les opposer idéologiquement. Pour tout dire, le rit et ses formes sont des dispositifs relatifs qui communiquent sacramentellement, réellement et efficacement une réalité absolue de l’ordre de la grâce.
Enfin du point de vue historique, la synthèse de la CEF montre encore que les blessures liées aux questions liturgiques du passé postconciliaire sont encore très présentes. Une certaine pratique liturgique actuelle liée à la FOR n’arrange rien à la situation et indique que ce genre de problèmes n’est pas derrière nous.
Que deviendra ce bi-formalisme, peu équilibré, dans l’avenir ? Comment peut-on envisager, pour le clergé des instituts concernés, une ouverture à la forme nouvelle, qui irait jusqu’à la concélébration dans certaines occasions ? Comment peut-on envisager la vitalité du rite ancien chez les nouvelles générations de prêtres et de fidèles, et dans quel but ? Pourrait-on penser, sur la base de la pratique actuelle, une réforme de la réforme liturgique, que le cardinal Sarah semblait désirer et qu’une nouvelle traduction du missel paraît ne pas contredire ? Mais pour aboutir à quoi ? À une suppression formelle et arbitraire du Vetus Ordo Missæ au profit de ce Novus Ordo réformé ou au bi-ritualisme assumé dans des cadres canoniques qui restent à préciser ? La pratique actuelle est complexe et suscite des questions légitimes mais, en dernière analyse, il faut se réjouir que le trésor multiséculaire lié au rite ancien soit parvenu jusqu’à nous presque intact, que la mystique liturgique catholique soit encore vivante et puisse irriguer le corps desséché de certaines paroisses “ordinaires”.
Illustration : Avec la FOR, on peut tranquillement goûter aux charmes des assistances clairsemées, sans ces jeunes familles nombreuses aux cris agaçants et aux dévotions ostentatoires. Pour les vieux fidèles, cette ambiance de temple répond à un vrai besoin pastoral : l’entre-soi.

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