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Célébrations

Il y a quelque chose de magique dans la tendresse que manifestent certains auteurs envers leurs écrivains favoris. Cela peut aller du tombeau à la célébration, du pastiche à la recréation bourrée de réminiscences, mais il s’agit toujours de se glisser dans la langue d’un maître, de s’en revêtir comme les enfants se déguisent.

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Célébrations

Il y a de tout cela dans La septième diabolique d’Adrienne Weick (éd. Robert Laffont/Le Figaro Magazine), qui est à la fois un roman d’enquête, une reconstitution de quelques moments perdus de la vie de Barbey d’Aurevilly, un hommage au Connétable des lettres, qui culmine dans un pastiche réussi, cette septième nouvelle ajoutée aux six du recueil bien connu.

Un jeune étudiant, Étienne, a obtenu le privilège d’accompagner un auteur célèbre, Anatole, dans ses travaux et pérégrinations. Voilà que le train de nuit s’arrête en pleine campagne, que les deux hommes descendent et rejoignent à pied Valognes, la petite ville aurevillienne. On reconnaît le début du Rideau cramoisi, transposé aujourd’hui. Ils logent au manoir d’Aboville, une vieille bicoque louée à la sauvette, dans laquelle les mésaventures et les découvertes se succèdent, toujours mystérieusement liées à des épisodes méconnus de la vie de Barbey. En effet, fuyant la Commune de Paris en 1871, Barbey se serait caché un temps dans une propriété de ce qui est devenu la grande banlieue. On rêve donc de retracer son itinéraire, de retrouver des traces, peut-être un manuscrit, et voilà qu’ici même… Je vous laisse la surprise.

Pour corser l’affaire, la propriétaire du manoir est elle aussi à la recherche de manuscrits de Barbey, et sa fille Cassandre, passionnée de secrets perdus, aime déterrer les squelettes. Bien sûr, il pleut presque tout le temps, quand il ne fait pas sombre et brumeux. On découvrira des passages secrets, des tunnels labyrinthiques nettement gothiques, on fera la connaissance de personnages ressortis d’un passé trouble, ou banalement excentriques. En revenant dans le Paris de 1871, on apprendra comment l’urbanisation a détruit la campagne environnante, on arpentera Valognes hier et aujourd’hui, on s’attristera sur cette capitale de province délaissée, défigurée par les bétonnages. On ajoutera aux leçons d’histoire des révélations littéraires en plongeant dans l’univers des écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle, encore romantiques, déjà frénétiques, excessifs et bizarres, doués pour l’analyse du cœur humain, mais d’abord artistes. On se croira parfois plus proche de Rocambole et de l’univers du feuilleton que du chevalier des Touches ; ailleurs, on réveillera des souvenirs de Jean-Louis Foncine, Serge Dalens, et autres grands noms de la collection « Signe de piste ». C’est dire qu’à aucun moment on ne s’ennuie, qu’on trouve cela joliment troussé, bourré d’échos à tout ce qu’on a aimé dans les livres lus autrefois, au point qu’on a envie de s’y replonger, qu’on se promet de reprendre Barbey dès qu’on aura découvert cette septième diabolique.

Elle constitue le point culminant de l’excursion. Si Barbey peut la lire, il doit se dire qu’il a eu tort de ne pas publier cette ultime histoire à faire frissonner, qui nous paraît cependant moins diabolique que les autres. Chaque lecteur en jugera à l’aune de son humeur. 


Un autre petit volume donne des bonheurs de même eau, le Segalen de Christian Doumet (éd. Arléa), le professeur qui a dirigé l’édition des œuvres de Victor Segalen dans la Bibliothèque de la Pléiade et qui se révèle un merveilleux passeur dans ce tombeau offert à l’auteur longtemps méconnu, qu’on découvre enfin pour ce qu’il est : un grand amoureux de la langue, des mystères enfouis dans les mots.

Christian Doumet a centré son texte sur les trois expéditions archéologiques que le médecin de la Marine nationale fit en Chine en 1909, 1914 et 1917, mais son récit n’en ressuscite pas moins toute l’œuvre, la sensibilité entière du poète. Bien sûr, Segalen parlait chinois, aimait passionnément ce vaste empire alors en déliquescence, cependant ses curiosités archéologiques lui sont un prétexte à se porter d’un mouvement d’ailes dans le monde universel des poètes, d’accompagner les rêves de ses grands contemporains arpenteurs du monde, Saint-John Perse, Claudel ou Cendrars, mais aussi ceux de Marcel Proust qui, sans aller si loin, eut la même ivresse de l’ailleurs, de l’au-delà du visible, que les mots emmaillotent comme la paille et le soufre dorlotent les momies, les stèles, les pierres effondrées. 

Si l’auteur nous raconte des expéditions aventureuses à la recherche des restes d’un monde enfoui, c’est pour nous apprendre que l’archéologie est un travail poétique, ou que la poésie est une œuvre d’archéologue. Car le monde, tous les mondes sont condamnés à l’enfouissement, à l’oubli dans la poussière, au cheminement vers le rien et le vide, mais toutes les civilisations survivent par les mots des poètes, qui les sauvent en les momifiant. Les mots servent au poète à ensevelir le visible dans son rêve, un rêve qui devient partage mystérieux, curiosité offerte, réveillée.

Nous partons tous vers notre Orient, qui est notre perle, notre drachme perdue, notre clé du tombeau oublié. Les mots deviennent pour le voyageur instruments d’optique, car il s’agit de voir, comme le dit Segalen dans ses Peintures, étrange livre où les mots sont des propositions à regarder ce qu’on ne nous montrera pas, enfiévrant notre désir de l’imaginer. Alors, quand le miracle de la découverte d’un cheval ailé ou d’une stèle déterrés nous sera donné, il nous faudra user d’un langage « asséché » pour le dire à nos amis absents. Car les textes de Victor Segalen sont presque toujours adressés à des amis afin de leur offrir ce rien qui peut abriter de la mort : le texte excavé, précieusement défoui.


On peut encore célébrer la joie d’écrire avec espièglerie, comme fait Philibert Humm dans son Roman fleuve (éd. Équateurs), qui n’offre de longueur que celle de la Seine descendue de Paris à la mer par trois jeunes fols dans un canoé de récupération : l’auteur et capitaine (qui se souvient du plaisir qu’il prit au désopilant Trois hommes en bateau de Jérôme Klapka Jérôme, dont il s’affiche plagiaire), ses matelots : l’écopier et le major. C’est avec la même attention amusée aux faits minuscules, agrandis aux dimensions de l’épopée, que Philibert Humm nous propose une sorte de Tesson travesti, fabriqué à la façon de Scarron, qui mit en vers un Virgile travesti, chef-d’œuvre du burlesque classique. D’ailleurs, Sylvain Tesson apparaît dans une première étape de ce périple, soulignant par sa gentillesse souriante combien les héros sont des pieds-nickelés délicieusement sympathiques, et son père les accueillera à leur arrivée à Honfleur.

Le livre se présente comme un hommage à l’esprit d’aventure, mais de la manière qu’a Don Quichotte de rendre hommage à la chevalerie, en la rendant grotesque, sans lui ôter toutefois son idéal de grandeur. Cependant, et dans l’esprit des précédentes Tribulations d’un Français en France (voir notre chronique dans Politique magazine de juin 2021), c’est aussi une invitation à la découverte de la vallée de la Seine entre Paris et la mer, ainsi qu’à la rencontre des Français ordinaires et pharamineux qu’on y croise, sans parler de visites au grand Victor (dont la fille dort à Villequier), de tentatives ratées d’aborder des vedettes de la chanson (on sonne à leurs portes, mais les capricieuses n’ouvrent pas). Puis il y a des épisodes époustouflants, comme celui de la découverte d’une colonie tibétaine abritée dans une péniche-chapelle, des incidents qui pourraient être dramatiques s’ils n’étaient pas racontés avec loufoquerie, comme celui du retournement de l’invraisemblable embarcation, et moult autres inventions pseudo-touristiques qui tournent à la gloire du Français, qu’on chante avec les accents d’un amour passionné, un peu fou, comme doit être tout amour passionné.

Tout cela revient en fin de compte à la célébration de la langue et de l’art de s’en servir pour raconter des histoires qui accrochent, et rappellent que les Français forment « un peuple convivial et fraternel ». D’ailleurs, certains individus n’existent-ils pas que par les histoires qu’ils racontent, comme ce Pascal qu’on imagine attendant les canoteurs qui passent pour les aborder et leur narrer sa descente à la mer en compagnie de son épouse ? D’où certains chapitres écrits d’une autre plume, et plus particulièrement « le droit de réponse » final, où « le major » conteste ce que l’auteur a dit de lui.  

Cependant, un doute vous prend, et vous demandez à l’inspecteur Bourrel pour quelle raison obscure l’auteur raconte sa première expérience amoureuse, sans lien avec le canotage. – Mais c’est bien sûr ! vous répond-il formidablement, parce que toute célébration consiste à faire l’amour sur le tapis volant de la culture.

 

  • La Septième Diabolique, Adrienne Weick, Robert Laffont, 2022, 288 p., 17 €. 
  • Segalen, Christian Doumet, Arléa, 2022, 100 p., 9 €.
  • Roman Fleuve, Philibert Humm, Équateurs, 2022, 288 p., 19 €.

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