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Bernanos : un quêteur de sainteté contre les robots !

Tout semble avoir été écrit sur Georges Bernanos. Pourtant, chaque année, de nombreux livres, revues et articles paraissent autour de lui. L’Esprit européen contre le nouveau monde totalitaire et Nos amis les saints, de Bernanos lui-même, viennent d’être réédités. Ces deux derniers ouvrages revêtent une importance spirituelle et intellectuelle majeure pour engager le combat contre le monde moderne avec les armes de la foi et de l’espérance chrétienne.

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Bernanos : un quêteur de sainteté contre les robots !

« Si l’auteur des Grands Cimetières se battit avant tout contre les dictatures et les lâchetés de la guerre et de l’avant-guerre, il lui apparut ensuite un ennemi plus vicieux et sans doute plus formidable que le communisme et le nazisme réunis. Cet ennemi, nous baignons en lui si nous ne l’ignorons ; c’est le vieil appétit de lucre, incarné par le capitalisme vainqueur dans lequel notre monde malade se trouve enkysté, contre lequel Bernanos engagea un nouveau combat » écrit d’une manière décisive Benoît Castillon du Perron dans la préface à la réédition de la conférence que donna Georges Bernanos aux Rencontres internationales de Genève en 1946 sur L’Esprit européen. C’est donc au sortir de la guerre que l’écrivain français s’adresse à un public heureux d’avoir retrouvé sa liberté – mais « la liberté, pour quoi faire ? » interrogeait Bernanos alors – après cinq ans d’Occupation et une année d’Épuration qu’il ne connut pas vraiment, au moins pour la première, puisque résidant à ce moment- là en Amérique latine. 

Toujours intransigeant dans sa quête de vérité(s), Bernanos n’épargne pas le nouveau régime de la Libération qui « est le plus abject qu’est connu la France – je dis une France politiquement libre, car le régime de Vichy peut du moins arguer, pour sa défense, qu’il était celui d’une France occupée ». 

La France contre les robots

Pour Bernanos, le communisme et le nazisme demeurent des excroissances d’une modernité totalitaire que le capitalisme industriel – parce que plus insidieux – rend plus efficient encore dans la vie quotidienne des Français. Il dénonce alors concomitamment le règne de la technique, « de la vitesse, de la machinerie et des robots ». D’ailleurs, un an après, il publie l’un de ses maîtres ouvrages prophétiques, La France contre les robots (1947). 

Mais revenons à ces Rencontres internationales de Genève de l’année 1946. Bernanos y fustige l’automatisation déshumanisante de la modernité technicienne : « La mécanisation du monde, on pourrait dire sa totalisation, c’est la même chose, répond à un vœu de l’homme moderne, un vœu secret, inavouable, un vœu de démission, de renoncement. Les machines se sont multipliées dans le monde à proportion que l’homme se renonçait lui-même, et il s’est comme renoncé en elles. L’histoire dira, tôt ou tard, s’il reste encore un être pensant pour écrire l’histoire, que la machinerie s’est faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de l’Incarnation ». 

La France est certes envahie par les robots, mais ne serait-ce pas l’homme qui est devenu robot lui-même justement ? : « Le monde moderne ne se contente pas de produire des mécaniques, il devient mécanique lui-même » assure effectivement Bernanos. Et d’ajouter que le tout-Marché et le tout-État s’imbriquent l’un dans l’autre : « Le capitalisme et le totalitarisme ne sont que les deux aspects de la primauté de l’économique. L’État totalitaire ne s’oppose pas à l’argent, il se substitue à lui. En confisquant à son profit toute la puissance de l’argent, il met la main du même coup sur toutes les organisations de la corruption, non pour les supprimer, mais pour s’en servir ».

Ancienne France et Vieille Europe

Si cette Conférence internationale est placée sous le signe de l’Europe, c’est parce qu’elle voit se succéder au micro des écrivains européens qui croient à la nécessité de penser l’avenir dans une perspective nationale, continentale, mais aussi mondiale, tant l’interdépendance entre les trois sphères s’avèrent évidentes dans une planète qui risque de s’unifier en détruisant la singularité de chacun des membres appartenant à différentes communautés reliées entre elles. Homme de l’ancienne France, Bernanos étrille alors l’instauration du système totalitaire de l’argent au sein de la vieille Europe, en proclamant : « Nous refusons de rendre l’Europe. Et d’ailleurs, on ne nous demande pas de la rendre, on nous demande de la liquider. Nous refusons de la liquider. Le temps de liquider l’Europe n’est pas venu, s’il doit jamais venir. Il est vrai que le déclin de l’Europe ne date pas d’hier, nous le savons. Nous savons aussi que le déclin de l’Europe a marqué le déclin de la civilisation universelle. L’Europe a décliné dans le moment où elle a douté d’elle-même, de sa vocation et de son droit. On ne saurait nier que ce moment ait été aussi celui de l’avènement du capitalisme totalitaire ». 

« L’espérance est un risque à courir »

Le réalisme bernanosien paraîtra pessimiste et incapacitant à ceux qui optimistes et/ou cyniques s’arrangent d’un monde moderne où leurs intérêts ne sont pas menacés. Pourtant, la vérité, la lucidité doivent l’emporter sur la crédulité et la veulerie, pour la plus grande gloire de Dieu fait homme et des hommes conçus à la ressemblance de Dieu. Le Christ est toujours vivant dans le cœur de ceux qui sont prêts à l’imiter dans l’épreuve du feu et les fins ultimes. Et Bernanos d’écrire implacablement : « L’espoir, comme la foi, est une grâce de Dieu. Il suffit que nous soyons prêts à la recevoir. Et pour être prêts à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de ce qui trompe. Je vous invite à désespérer de vos illusions, je mets ainsi le désespoir au service de l’espoir ». En somme, l’auteur de La France contre les robots nous enjoint de nous affranchir du totalitarisme technico-capitaliste, en se livrant tout entier à la divine Providence de Dieu que doit accompagner notre volonté ! « L’espérance est un risque à courir. L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme » avait déjà pu clamer l’écrivain français lors d’une conférence à Rio en 1944.

Dans une des dernières conférences bernanosiennes, qui fut donnée au Lycée Carnot de Tunis au profit des Petites Sœurs de Charles de Foucauld, le 4 avril 1947, Georges Bernanos met toujours en garde contre la volonté de puissance et le sur-humanisme prométhéen qui se trouvent aux antipodes de l’humilité chrétienne et de la simple humanité dont les saints témoignent par leur vie et leur œuvre : « La maison de Dieu est une maison d’hommes, écrit Bernanos, et non de surhommes. Les Chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage, ou moins encore, puisqu’ils sont les plus humains des humains… ». Et d’ajouter de façon troublante, mais en parfaite adéquation avec les saintes Écritures, avec la plus grande charité : « Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros nous donne l’illusion de dépasser l’humanité, le saint ne la dépasse pas, il l’assume, il s’efforce d’approcher le plus près possible, comprenez-vous la différence ? Il s’efforce d’approcher le plus près possible de son modèle Jésus-Christ, c’est-à-dire Celui qui a été parfaitement homme, avec une simplicité parfaite, au point, précisément, de déconcerter le héros en rassurant les autres, car le Christ n’est pas mort seulement pour les héros, il est mort aussi pour les lâches ». 

Saint et sage

Bernanos oppose, d’une certaine façon, la figure du saint à celle du sage, trop souvent confondus, lorsque le second ne prend pas le pas sur le premier comme pour souligner que la réalisation spirituelle se construit afin d’atteindre l’équilibre existentiel voulu. Au contraire « un saint, affirme Bernanos, ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme. C’est d’ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d’un escargot sa coquille, pour y trouver un abri ».

Dans un sublime esprit d’enfance qui renvoie à l’innocence, Georges Bernanos nous livre un grand signe d’espérance – dans un monde déchu par le péché originel et ses conséquences délétères – puisque chaque homme peut se racheter en se confessant et en quêtant la sainteté transfiguratrice de l’Être qui s’obtient par l’Amour de l’autre et du Tout autre : « C’est la Sainteté, ce sont les saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l’humanité se dégradera jusqu’à périr. C’est dans sa propre vie intérieure en effet que l’homme trouve les ressources nécessaires pour échapper à la barbarie, ou à un danger pire que la barbarie, la servitude bestiale de la fourmilière totalitaire. Oh ! Sans doute, on pourrait croire que ce n’est plus l’heure des saints, que l’heure des saints est passée. Mais, comme je l’écrivais jadis, l’heure des saints vient toujours ».

 

L’esprit européen contre le nouveau monde totalitaire, Arcadès Ambo, 2022, 66 p., 11 €.

Nos amis les saints, précédé de la Préface des Grands Cimetières sous la lune, Arcadès Ambo, 2022, 64 p., 6,50 €.

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