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Apostolat et synodalité

Les ordinations suspendues du diocèse de Fréjus-Toulon questionnent l’exercice de l’autorité dans l’Église et celui de la charité. Un faisceau de décisions et de déclarations, tout à la fois nettes et ambigües, et très “cléricales”, semble sonner l’heure du grand combat… contre les catholiques qui n’entendent ni obéir aveuglément ni se conformer au siècle.

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Apostolat et synodalité

Il n’y aura donc pas d’ordinations cette année au diocèse de Fréjus-Toulon. Par un communiqué du 2 juin, en effet, Mgr Rey, évêque dudit diocèse, a fait savoir que le Saint-Siège, en la personne de Mgr Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, rencontré à Rome le 29 mai, demandait expressément de surseoir sine die à la collation des ordres sacrés pour dix ordinands : six diacres et quatre prêtres.

Cet ordre romain résulte d’une visite canonique « fraternelle » (sic), demandée par le même dicastère, en concertation avec d’autres, de Mgr Aveline, archevêque de Marseille, promu cardinal depuis, et métropolitain de la province ecclésiastique dont Fréjus-Toulon est suffragant.

Le diocèse a déplu à Rome

La nouvelle fut un choc pour le diocèse visé et ces ordinands mais a aussi scandalisé bien des catholiques français. En effet, seuls des faits très graves justifient l’extrême rareté de ce genre de mesure. Or, a priori, avec les éléments dont on dispose, il n’apparaît pas qu’il y ait une juste proportion entre la décision et les faits. La forme de la décision romaine, tous s’accordent à le reconnaître, revêt un autoritarisme très opaque. Voilà qu’en plein pontificat de miséricorde, où est dénoncé à l’envi le cléricalisme, Rome intervient avec fracas dans la gestion d’une église locale où, normalement, pour citer le code de droit canon (381 §1), il revient à l’évêque diocésain, « dans le diocèse qui lui est confié, tout le pouvoir ordinaire, propre et immédiat requis pour l’exercice de sa charge pastorale, à l’exception des causes que le droit ou un décret du Pontife Suprême réserve à l’autorité suprême ou à une autre autorité ecclésiastique. »

Cette reprise en main romaine, exprimée d’ailleurs dans d’autres domaines (le 15 juin, le pape, dans un rescrit, impose désormais l’autorisation exprès du Saint-Siège pour qu’une association de fidèles puisse évoluer vers la vie religieuse), cadre mal avec l’ecclésiologie de Vatican II, pourtant invoquée sans cesse pour réprimer les courants plus traditionnels et exorciser toute tentative de « restauration » (François dixit). Le dossier Fréjus-Toulon, lu dans le contexte présent, peut apparaître comme un nouvel épisode du paradigme franciscanien, pour parler par euphénisme.

Dans ce contexte, précisément, le caractère très exceptionnel de l’ordre romain pose quelques questions auxquelles répondre de façon claire est ardu eu égard à l’opacité de la communication. Une chose est sûre cependant : quelque chose se passe à Fréjus-Toulon qui déplaît à Rome et, probablement, à certains en France. Puisque la décision vise les ordinands et un évêque, c’est soit celui-ci, soit les premiers, soit encore tous les protagonistes qui posent problème.

Sans aucun prêtre, la cohésion est parfaite

Fréjus-Toulon est un diocèse qui, du moins selon des critères utilisés jusqu’ici, se porte bien : quelques 250 prêtres ! Cette relative abondance est le fruit d’une “politique” d’accueil mise en place par Mgr Madec, prédécesseur de Mgr Rey et poursuivie par celui-ci depuis 22 ans. Provenant du Renouveau charismatique, Dominique Rey a réussi à rassembler des sensibilités diverses dans son clergé à tel point que certains se posent la question de la cohésion de l’ensemble. Mais, d’une part, la cohésion du clergé d’une église locale se fait autour de son évêque et du territoire qu’il faut servir et, d’autre part, seul un diocèse voyant son clergé fondre, sans qu’aucune relève ne vienne le ranimer, ne connaît aucun problème de cohésion. La cohabitation des diverses sensibilités n’avait jusqu’ici, quelques cas délicats exceptés (et d’ailleurs sanctionnés par Mgr Rey), posé aucun souci majeur et avait même, aux dires des diocésains, produit des fruits évangéliques remarquables. Cet accueil, mis en cause, ne s’étend pas seulement aux sensibilités – charismatique et traditionaliste – mais aussi aux personnes : des candidats viennent de toute la France et même de très loin à l’étranger, ce qui, à certains yeux, est problématique. Ainsi, le P. Nicolas de Bremond d’Ars, prêtre et sociologue, s’interroge dans La Croix : « Que signife former des pasteurs dont les cultures d’origine, avec ce que cela comporte d’imaginaire et de réprésentation anthropologique, diffèrent profondément de celles des prêtres diocésains autochtones et des fidèles ? » Interrogation étrange. Que penser, alors, du clergé africain venant, ici et là, renflouer les rangs d’un clergé peu nombreux ? Ces prêtres africains, possèdent-ils un « imaginaire et une représentation anthropologique » semblables aux autochtones de Lille, de Metz ou de Brest ? Et lorqu’on envoie des missionnaires en Asie ou en Amérique latine, qu’en était-il de leur représentation anthropologique eu égard aux autochtones ? Pour ce qui est des candidats français venant d’autres diocèses, le sociologue assure qu’ « on ne peut pas imaginer “inventer” des prêtres sans tenir compte des besoins des communautés et des fidèles ». Certes, mais cette tautologie cache que le seul besoin des communautés et des fidèles est la grâce, la vie de Dieu et que l’“invention” des prêtres est, normalement, directement ordonnée à alimenter cette vie et à lui faire porter du fruit. Les cas historiques de prêtres venus d’ailleurs sont nombreux : Boniface, Colomban, Martin, etc. Autant de figures dont l’origine est étrangère aux Églises locales où ils se sont donnés. Être né ici ou là a peu d’importance pourvu que l’on soit idoine et veuille s’enraciner dans un diocèse et le faire sien.

Mais le problème du diocèse de Fréjus-Toulon est peut-être ailleurs. Ne s’agit-il pas d’un problème de formation au séminaire de la Castille, fondé en 1982 par Mgr Madec, l’usine où l’on “invente” les prêtres dans ce diocèse ? De fait, comment dispenser une formation cohérente à tous ces jeunes hommes venus d’ailleurs et à la sensibilité religieuse si différente ? Et comment se fait le discernement desdits candidats pendant ce temps de formation ? En ces termes, les questions sont mal posées. Comment, dans les autres diocèses, quand un séminaire y subsiste encore, se fait la formation ? Comment gère-t-on les candidats, quand il y en a ? Comment discerne-t-on ? Ces diocèses sont-ils exempts de problèmes ? La rareté des vocations, contrairement à ce que pensent certains, n’est pas une garantie de leur qualité. Logiquement, lorsque le nombre des recrues augmente, croît avec lui le risque de problèmes spécifiques, mais aussi l’heur d’avoir un lot d’ordinations garantissant l’avenir d’un diocèse. Quoi qu’il en soit, selon des opinions avisées, ce n’est pas cet aspect de la question qui a suscité l’ire romaine.

La bête noire du traditionalisme

Alors quoi, est-ce la personnalité de Mgr Rey que le journal La Vie décrit comme « charismatique et clivant » ? Venant de la communauté de l’Emmanuel, ordonné prêtre en 1984, curé de la Trinité à Paris à partir de 1995, Dominique Rey devient évêque de Fréjus-Toulon en 2000. Depuis, tout semblait aller pour le mieux, même s’il suscitait ici ou là d’inévitables jalousies parmi les clercs et, chez certains fidèles, une critique due à son enracinement charismatique et à son ouverture, dans la ligne de Summorum Pontificum, au traditionalisme. Mais, depuis, le vent romain a tourné, libérant les démons d’anciennes querelles et de nouvelles flétrissures. Dans ce climat, « clivant » veut dire qui n’a pas les opinions ad hoc et certains, dans une espèce de vertige, vont jusqu’à craindre un dérive gnostique, c’est-à-dire une sectarisation du diocèse sous la houlette épiscopale. Cette crainte tient du fantasme mais il est évident qu’à Rome on n’est pas loin de prendre cela au sérieux. Toujours est-il que Mgr Rey a été dans cette affaire, comme d’ailleurs dans l’application de Traditionis Custodes, d’une obéissance exemplaire. Il suffit de lire son communiqué pour se rendre compte de sa justesse de ton, de la modestie du propos ; il en est de même du communiqué du recteur du séminaire. L’attitude de cet évêque problématique, qui se dit d’ailleurs, devant des confrères embarassés, prêt à dialoguer avec les instances romaines, témoigne de l’esprit qui le conduit.

Seul un diocèse voyant son clergé fondre sans relève ne connaît aucun problème de cohésion.

Le cœur du problème, selon des avis autorisés, serait la place du traditionalisme dans ce diocèse. Il est vrai que les brumes du dossier et le climat de rigidité actuelle donnent à cette question de l’acuité. Il faut reconnaître que des cas problématiques rencontrés dans le diocèse appartiennent à cette mouvance. Mais il est d’autres communautés, comme celle des Missionnaires de la Miséricorde qui, hormis leur sensibilité, n’offrent aucune raison de s’inquiéter. Cependant, Traditionis Custodes a engendré une nouvelle appréciation de ce courant. L’interdiction de la soutane pour les séminaristes, diacres compris, dans le diocèse de Toulouse, la sortie moqueuse du pape en Sicile sur les dentelles, sont des petits signes dévoilant les obsessions de l’autorité. Traditionis custodes est non seulement, comme nous l’avions pressenti, une déclaration de mort à la messe selon l’usage ancien, mais aussi à une certaine forme du génie catholique.

À n’en pas douter, le traditonalisme, dont le spectre est assez large, est la bête noire du pape et beaucoup attendaient un signe pour lui emboîter le pas. Or le traditionalisme strict, même s’il est minoritaire, non seulement manifeste une vitalité qui fait défaut, en Europe, au reste de l’Église, mais influence irrésistiblement les courants plus classiques sans que ceux-ci remettent en cause Vatican II. En cela, il est une source de renouveau en étant ancré dans la culture catholique la plus historique.

Mais de quoi le pape a-t-il peur ?

Si on peut comprendre la peur d’un certain formalisme, du pharisaïsme, l’Église n’est pas menacée, loin s’en faut, que par ces maux. Un rejet des formes conduit au rejet du dogme, et il est un spiritualisme qui, paradoxalement, est une espèce de sécularisation. Sur ces abus-là, et d’autres, on ne trouve rien à redire et l’on ne sévit pas. Comme qui ne dit mot consent, on est conduit à penser que cette attitude, aussi cléricaliste, sinon plus, que celle en soutane, est encouragée, en tout cas tolérée à la faveur d’un concile instrumentalisé et agité à tout-va.

On exaspère ainsi les catholiques, tous les catholiques, ceux attachés à la tradition et ceux plus en phase avec les évolutions du monde moderne. On les exaspère en les montant les uns contre les autres, en désignant explicitement à la vindicte les mauvais, les lents à évoluer, les restaurateurs, les amateurs de beauté liturgique. L’œuvre de réconcilliation des papes précédents est réduite à néant avec détermination et un enthousiasme peu charitable, à dire vrai.

Mais de quoi au juste le pape a-t-il peur ? D’une dérive sectaire ? D’une hérésie – définie par lui comme « une idée devenue folle » – restaurationniste comme le rapporte le 14 juin Civilta Cattolica ? Il est sans doute plus aisé d’en finir avec le traditionalisme que de veiller à ce qu’il ne se sépare pas du corps ecclésial, charge pastorale par excellence. La vexation permanente de ce mouvement, l’indifférence – voir la marche des mères de prêtres – ou la hargne avec lesquelles il est poursuivi le poussent irrésistiblement vers une radicalisation et une séparation. Tandis que pour ce qui est des poussées progressistes, vrai danger actuel, il n’est jamais question de les traiter de façon similaire.

Mgr Rey ne pratique aucune “politique” tacticienne. Il applique une pastorale évangélique fondée sur l’évangélisation. L’Évangile et l’annonce de la bonne nouvelle, ne sont pas des questions de “politique” et très peu de sociologie. Mgr Rey a pris au sérieux et de façon littérale le commandement du Seigneur d’aller évangéliser. On se demande si Mgr Rey n’est pas sanctionné pour son succès.

À l’heure du Synode sur la synodalité, et au vu des propositions peu catholiques récoltées par les évêques, tout cela ne va plus de soi. Mgr Aveline, cardinal donc, par exemple, promeut une ardeur apostolique qui ne consiste pas à chercher des signes humains d’efficacité de la mission puisque « le Ressuscité, c’est le Crucifié et que sa puissance, Dieu la déploie dans la faiblesse ». Certes mais ne voit-on pas à quelles postures peut conduire ce point de vue, très spirituel pourtant ? Si à une époque récente l’on se posait la question de savoir quels prêtres nous voulions, nous sommes passés à celle de savoir si nous avons encore besoin de prêtres pour demain ? Lorsque le prêtre est perçu davantage comme un “cadre”, un fonctionnaire, un animateur qui pourrait être marié, ou être une femme, on arrive, fatalement, à ne plus rien comprendre au sacerdoce et à penser que l’on peut se dispenser de prêtre, voire à le croire nuisible.

Enfin, les responsables de la décision romaine, savaient qu’elle allait être rendue publique, avec son absence d’argumentaire, son manque de clarté, et jeter dans le trouble et le scandale les fidèles du pays. Peut-être même, y a-t-il une tactique pour pousser un évêque gênant à la démission… encore un ! Quoi qu’il en soit : un beau gâchis à l’heure où l’on nous martelle, à coups de rapport Sauvé, les réformes nécessaires dans la « gouvernance » et la synodalité de l’Église… Pour le coup, c’est raté !

 

Illustration : Mgr Aveline, amical visiteur apostolique : « Je le dis souvent aux jeunes : ne vous laissez pas griser par l’illusion de l’efficacité. Cherchez plutôt à vivre en vérité, à faire la vérité, à servir la vérité, même si, à cause de cela, vous vous exposez à être incompris, refoulés ou même persécutés. Ne courez pas après les recettes de “ce qui marche bien”. » Mission, 6 juin 2022.

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