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« Nous naissons comme ce que nous sommes et en même temps toute la vie consiste à le devenir »

Un entretien avec Aude Mirkovic, porte-parole de l’association Juristes pour l’enfance.

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« Nous naissons comme ce que nous sommes et en même temps toute la vie consiste à le devenir »

Politique Magazine. Votre livre est consacré au phénomène transgenre, est-ce pour vous un phénomène de mode ou un mouvement souterrain plus profond de nos sociétés occidentales ? Et pourquoi un tel succès autour d’une idée qui paraissait, il y a 30 ans encore, tout à fait insensée ? 

Aude Mirkovic. Je vois dans l’explosion de la « transidentité », notamment chez les enfants, à la fois un mouvement profond de nos sociétés occidentale et un phénomène de mode. 

En effet, cette prétention de décider soi-même de son identité sexuée s’inscrit dans la tendance contemporaine à considérer tout ce que nous n’avons pas choisi comme des atteintes à notre liberté : pour être pleinement soi, pleinement libre, il faudrait avoir tout choisi, ce qui suppose de se débarrasser de ce que nous avons reçu pour nous en libérer. Or, qu’avons-nous reçu, et non choisi, en venant au monde ? Essentiellement notre époque (imposée par notre date de naissance), notre pays, nos parents, notre sexe homme ou femme, sans oublier notre condition humaine. L’homme contemporain tente de se libérer de tout cela : l’appartenance à un pays est vécue comme une adhésion volontaire et individuelle à un État, de type administratif, et non comme un héritage reçu et partagé avec des compatriotes. Pour ce qui est de la famille, les liens d’alliance sont de moins en moins institutionnels et de plus en plus contractuels ; la filiation est de plus en plus détachée de la réalité charnelle de la procréation et fondée sur la volonté. Notre condition d’homme, de femme ou autre (pour les « non binaires » qui ne se reconnaissent pas dans cette alternative homme/femme) est liée à la perception que nous avons de nous-même et non à notre corps sexué. Quant à la date de naissance, quelques-uns ont déjà tenté de la faire modifier pour mettre leur état civil en conformité avec leur ressenti et leur vécu social. Certains tentent même d’ignorer leur condition humaine pour se fondre dans la gente animale et subissent des mutilations physiques pour ressembler à un lézard ou exprimer leur ressenti plus félin qu’humain par le recours à des chirurgies esthétiques plus ou moins convaincantes. Ces mutilations corporelles réclamées pour revêtir une apparence d’extra-terrestre ou d’animal ne sont pas pratiquées en France, et les intéressés ainsi « obligés » de se rendre à l’étranger pour se faire couper les oreilles ou le nez dénoncent la discrimination dont ils sont victimes et réclament le respect de leur liberté individuelle en la matière. 

Ne pensons pas que ce sont là quelques exemples insolites, car ces démarches sont parfaitement cohérentes avec le nouveau dogme de l’« autodétermination » : si le ressenti de chacun est le critère de ce qu’il est, il n’y a pas de limite. 

Mais les transitions de genre, autrement dit les tentatives de changer de sexe, s’inscrivent aussi dans un phénomène si ce n’est de mode en tout cas d’imitation, notamment chez les jeunes : des jeunes malheureux et en profonde difficulté personnelle assistent médusés à la transformation de certains de leurs pairs de garçon en fille (et vice versa) sur les réseaux sociaux, transformation physique qui exprime, semble-t-il, une transformation de la qualité de vie de l’intéressé du désespoir vers un bonheur enfin trouvé. Les jeunes s’identifient à ces histoires et se convainquent qu’ils ne sont pas dans le bon corps, que ce corps est la cause de tous leurs problèmes et que la solution est de transformer leur corps de garçon en fille et inversement. 

Comment arrêter le rouleau-compresseur idéologique des questions de genre ? 

En revenant au réel, tout simplement pourrait-on dire mais en réalité ce n’est pas si simple, car la médecine et l’industrie qui est derrière nourrissent l’illusion qu’il serait possible de changer de sexe. Il faut donc le dire et redire, surtout aux jeunes : il n’est pas possible de changer de sexe. Il est possible de modifier l’apparence, le paraître, il est possible de changer la mention du sexe à l’état civil, mais il n’est pas possible pour un homme de devenir une femme et vice versa. On ne change pas les chromosomes. Les modifications de l’apparence sont suspendues pour certaines à la prise d’hormones à vie, et la reconstruction d’organes génitaux du sexe désiré est toujours limitée et ne permet pas d’acquérir des organes fonctionnels de l’autre sexe. Quand bien même la société entière vous considère comme un homme ou une femme, ce n’est pas cela qui fait de chacun de nous un homme ou une femme. 

Il est vrai qu’être homme ou femme ne se réduit pas à avoir tel ou tel corps. Mais il n’est pas vrai non plus qu’être homme ou femme est indifférent de la réalité corporelle. Il y a les deux aspects : on nait homme et on le devient, on nait femme et on le devient. 

Priver l’enfant du socle stable sur lequel il devrait pouvoir s’appuyer pour grandir

De la même manière, on nait être humain mais on doit aussi le devenir : un bébé laissé à l’abandon ne deviendra pas l’homme qu’il est appelé à être, mais il ne deviendra pas pour autant un petit animal. C’est toute la richesse et l’enjeu de la nature humaine : nous naissons comme ce que nous sommes et en même temps toute la vie consiste à le devenir. 

Nier le réel ou seulement l’ignorer ne le fait pas disparaître, ne le transforme pas : nous avons un tous un rôle à jouer pour connecter notre société au réel, à commencer par les parents. Quelle est leur réaction si leur fils, ou un garçon de la classe de leur fils demande désormais à être considéré comme une fille ? S’ils donnent du crédit à la parole de cet enfant, ou même s’ils se contentent de relativiser que « chacun fait ce qu’il veut », ils envoient à leur enfant le message implicite que le réel n’est rien, que rien n’est objectif et que tout dépend de la volonté, du désir. Les enfants sont alors plongés dans un climat d’insécurité destructeur, puisque plus rien n’est sûr. La question n’est pas que changer de sexe serait bien ou mal, la question est que ce n’est pas possible, ce qui n’est pas de l’ordre du jugement mais du constat. 

Un adulte peut sans doute faire la part des choses entre la réalité d’être un homme ou une femme et le ressenti de la personne mais, pour un enfant en plein enjeu d’intégrer cette expérience des limites, de la différence entre le réel et le jeu, le rêve, le désir, ce qui s’appelle grandir, c’est destructeur car on le prive du socle stable sur lequel il devrait pouvoir s’appuyer pour grandir, quitte à se heurter parfois à ce socle et à le contester. 

Dans votre livre, vous avez fait le choix de croiser les approches, est-ce un simple hasard ou une volonté de cercler le plus complètement votre sujet d’étude ? 

Ce livre n’est pas né d’une volonté première de faire un livre. Notre association Juristes pour l’enfance est sollicitée depuis plusieurs années par des chefs d’établissement scolaire et, plus récemment, par des parents, qui demandent une expertise juridique sur ces situations dans lesquelles des filles convaincues – ou en tout cas désireuses – d’être des garçons demandent à être considérées comme tels et vice versa. 

Nous avons alors sollicité des professionnels des autres disciplines concernées, des médecins, des psychologues notamment, afin de bénéficier de leurs lumières pour que notre propre expertise juridique ne soit pas à côté de la plaque, désincarnée, mais bien connectée à la réalité de ces situations afin d’être utile et constructive.

Aider à accepter leur identité sexuée

Nous avons réalisé rapidement l’intérêt de réunir cette expertise pluridisciplinaire, ce qui nous a conduit à organiser un colloque en 2022, avec l’association Famille et liberté elle aussi sensibilisée à cette question. Ce fut un franc succès et, afin que ces éléments de discernement pour les parents, les éducateurs et les jeunes eux-mêmes puissent parvenir au plus grand nombre, il a paru évident que ce travail devait être réuni dans un livre. Et cela a donné le livre Questionnements de genre chez les enfants et adolescents dont nous parlons. C’est d’ailleurs là une illustration d’une des tâches que s’est donnée Juristes pour l’enfance, à savoir susciter et diffuser une expertise de pointe sur les sujets que nous traitons, qui soit une vraie valeur ajoutée : il est inutile de déplorer la situation actuelle et l’impasse de cet illusoire changement de sexe dans laquelle beaucoup de jeunes s’engagent. Il faut agir. Nous avons suscité ce livre, mais chacun peut le faire parvenir à ceux qui en ont besoin en l’offrant, le prêtant, le lisant pour être en mesure de donner un conseil judicieux etc. Les vidéos du colloque sont en ligne sur la chaine YouTube de Juristes pour l’enfance, en accès libre et gratuit, chacun peut les visionner et les partager. Aider ces jeunes, c’est possible : c’est prendre au sérieux ce qui leur arrive, chercher les réelles difficultés qu’ils expriment par ces demandes de changement de sexe et essayer d’y remédier. Autrement dit, les aider à s’accepter avec l’identité sexuée qui est la leur, et si possible s’aimer ainsi. 

Que penser des facilitations administratives du changement de sexe dans les états civils, n’est-ce pas soumettre l’administration aux ressentis, aux vagues, à l’émotionnel ? 

La question n’est pas tant la facilitation administrative que le changement de sexe lui-même. En effet, le code civil permet de changement de la mention du sexe à l’état civil lorsque le sexe indiqué ne correspond pas à celui dans lequel la personne se présente et est connue. 

Au passage, remarquons le paradoxe : dénier à la réalité corporelle toute pertinence pour désigner de sexe, conduit à donner une importance démesurée à l’apparence (le vêtement, la chevelure, la façon de se comporter…). Que signifie en effet se présenter et être connu dans le sexe masculin, ou dans le sexe féminin, si ce n’est se référer à une série de stéréotypes en théorie décriés ?  

Bref, à partir du moment où l’état civil ne relaie plus le sexe constaté mais le ressenti de chacun, les mentions perdent leur objectivité et par conséquent leur sociale. Les liens sociaux, et en particulier les liens juridiques, ne peuvent être fondés sur le ressenti des gens car, ressenti contre ressenti, pourquoi le ressenti de l’un devrait prévaloir sur le ressenti de l’autre ? Ressenti contre ressenti, c’est la loi du plus fort, c’est-à-dire l’inverse du droit. Imaginons un instant que la qualité de propriétaire soit liée au ressenti comme propriétaire… 

Le changement de la mention du sexe est prévu par le droit au nom de la vie privée de l’intéressé. En réalité, la mention du sexe à l’état civil a un rôle social et impacte les autres. Ainsi, lorsqu’un homme qui s’identifie femme commet un crime et est incarcéré dans une prison pour femmes, son statut de femme n’intéresse pas sa seule vie privée mais a un impact direct sur ses codétenues. Lorsque le même est athlète de haut niveau, son statut de femme qui le fait concourir dans la catégorie féminine ne concerne pas de sa seule vie privée mais bel et bien les autres compétitrices. 

Renoncer à la perception du réel

De façon générale, cette subjectivisation de l’état civil qui n’indique plus le sexe de la personne mais son ressenti sur le sujet, impose aux autres de renoncer à leur propre perception du réel au profit du ressenti d’autrui. C’est très violent, et totalitaire car on oblige les gens à agir eux-mêmes en contradiction avec leur propre conviction, sous prétexte de « respecter » la conviction d’autrui. 

Pour revenir à la facilitation administrative que vous évoquez, le changement de la mention du sexe à l’état civil est en effet facilité puisque, depuis 2016, aucune transformation médicale n’est plus exigée. Un homme peut donc devenir femme à l’état civil tout en gardant son corps d’homme et vice versa. Résultat, la Cour d’appel de Toulouse, en février 2022, a inscrit un tel homme identifié femme à l’état civil comme mère sur l’acte de naissance de son enfant, enfant engendré par fourniture de spermatozoïdes lors d’une relation sexuelle tout ce qu’il y a de plus classique : si être homme ou femme dépend du ressenti de chacun, le résultat est que les mots homme et femme ne veulent plus rien dire, en tout cas plus rien d’objectif ni de commun. 

Il convient donc de dissiper cette idée fausse que le changement de la mention du sexe à l’état civil ne concernerait que l’intéressé : il a au contraire un impact social et concerne surtout les autres. Si l’intéressé était seul concerné, il n’aurait pas besoin de cette consécration sociale pour exister comme cet homme ou cette femme qu’il se ressent. Le ressenti que chacun a de lui-même relève ne effet de sa vie privée, et devrait rester de l’ordre de la vie privée au lieu de se répondre dans la sphère sociale. 

Comment expliquer qu’un enfant peut décider de son sexe librement avec les conséquences afférentes alors même qu’il lui est interdit au même âge les jeux d’argents ou de faire des opérations bancaires simples ? N’y-a-t-il pas là une véritable perversion de la défense des intérêts de l’enfant ? 

C’est là tout le paradoxe : précisons quand même qu’un enfant, en l’état du droit, ne peut pas décider de son sexe à l’état civil puisque le changement de la mention du sexe est réservé aux majeurs et aux mineurs émancipés. Et, si le code civil ne permet pas ce changement de sexe aux mineurs, c’est pour tenir compte de l’immaturité liée à leur âge qui ne leur permet pas de prendre en connaissance de cause des décisions susceptibles d’impacter toute leur vie. Alors même que le statut de la minorité est un statut protecteur, on prive les jeunes de cette protection lorsqu’on les laisse s’engager dans un changement de sexe de fait, en mettant en œuvre la transition sociale et/ou médicale qu’ils réclament alors qu’ils n’ont pas la capacité de mesurer la portée de leurs actes. D’ailleurs, le témoignage des détransitionneurs, ces jeunes adultes qui regrettent la transition qu’ils ont pourtant réclamée pendant leur enfance ou leur adolescence, devrait inciter les adultes à plus de prudence : lorsqu’un jeune reprochera sa transition aux médecins, aux professeurs, à ses parents même, qui pourra bien s’abriter derrière un prétendu consentement d’un enfant de 10 ou 14 ans ? Quel genre de consentement peut donner un enfant ou un adolescent à un changement de sexe, alors même qu’il ne peut acheter une canette de bière dans un supermarché ? 

La transition sociale est irresponsable

L’expérience des pays « précurseurs » en la matière devrait nous éclairer : après la Finlande et la Suède, l’Angleterre est en train d’opérer un virage à 180° dans la prise en charge des mineurs dits « dysphoriques de genre » : le 20 octobre dernier, le National Health Service (NHS) a rendu public son projet de nouvelles directives dans lesquelles il prévoit la fin de la médicalisation des mineurs, comme en Suède et, surtout, déconseille également fortement les transitions sociales : la transition sociale, qui consiste dans le fait d’appeler l’enfant par le prénom de son choix et de l’identifier dans le sexe qu’il revendique, est en effet parfois considérée comme anodine, comme un répit donné à l’enfant pour se sentir mieux le temps de grandir. Il n’en est rien : la transition sociale engage l’enfant dans un processus dans lequel il perd sa liberté de se penser lui-même. Si un garçon de CM2 est habillé en fille et répond à un prénom féminin, ce statut social de fille qui est désormais le sien rend plus difficile pour lui de pouvoir se réconcilier avec le garçon qu’il est : la transition sociale met l’enfant sur les rails d’un processus dont il devient plus ou moins prisonnier, et qui l’engage en outre presqu’inéluctablement vers la transition médicale. Ce garçon de CM2, qui a ce statut social de fille, est poussé à demander les bloqueurs de puberté pour éviter que sa voix ne mue, que sa pomme d’Adam ne se développe, que sa puberté ne se fasse et manifeste un corps masculin en contradiction avec son statut de fille. Idem pour la jeune fille qui se fait appeler Maxime et qui s’habille en garçon : elle est poussée à demander de la testostérone et l’ablation de ses seins afin de réduire l’écart entre son corps et ce statut de garçon que lui confère la transition sociale. C’est pourquoi le NHS anglais déconseille désormais fortement les transitions même sociales, et reconnait la transition sociale « comme une forme d’intervention psychosociale et non comme un acte neutre, car elle peut avoir des effets significatifs sur le fonctionnement psychologique ». 

Dans ce contexte, la consigne donnée par la circulaire de l’Education nationale de mettre en œuvre à l’école la transition sociale demandée par les élèves est irresponsable. Chacun peut contribuer à ce que la prise de conscience se fasse aussi en France et que la prudence désormais de mise en Angleterre préserve aussi les petits Français !

 Aude Mirkovic est Maître de conférences en droit privé et porte-parole de l’association Juristes pour l’enfance. Co-auteur de Questionnements de « genre » chez les enfants et adolescents, Artège, 2022. 

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