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Sur le chemin des écoliers

L’actualité littéraire étant décidément bien pâlotte, j’ai eu l’idée de reprendre un de ces vieux chemins « qui sentent la noisette », d’aller jusqu’au XVIIe siècle, là où baguenaudent les géants de mon enfance.

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Sur le chemin des écoliers

J’ai eu le bonheur d’y croiser René Descartes, « ce cavalier qui partit d’un si bon pas », lequel m’avoua, en croquant goulument des mûres, regretter qu’on ne parlât guère de son traité sur Les passions de l’âme (éd. de poche chez GF, entre autres). Je me suis assis sur la mousse, et j’ai repris son livre, tout en me disant qu’il ne devait pas être si difficile de le présenter à des honnêtes gens, puisque l’ouvrage est le fruit d’échanges entre le philosophe et la princesse Elisabeth, fille du roi de Bohême en exil, laquelle était curieuse d’apprendre de quelle manière il convenait d’envisager les passions, ces puissances capables de troubler si violemment le corps et l’âme.

À l’époque, on vivait sur la tradition du catalogue des treize passions de l’irascible – la colère et ses sbires – et du concupiscible – le désir et sa clique –, lesquelles paraissaient bien inquiétantes, tapies qu’elles étaient dans les profondeurs du cœur. Descartes, tout le monde le sait, se méfie – mais pas toujours assez – de ce qu’on raconte ; il va donc observer les passions à nouveaux frais. Le premier caractère d’icelles qui lui saute aux yeux, c’est qu’elles accompagnent toutes nos actions, de telle manière qu’on peut dire qu’action et passion sont « toujours une même chose ». La moindre de nos pensées est un acte, et notre âme en ressent une passion, c’en est l’effet automatique, nécessaire. Les passions n’ont donc rien que de fort naturel. Il est vrai cependant que certaines nous troublent outre mesure. Il convient donc de bien les connaître, pour cela de les classer afin d’y voir plus clair, puis de percer leurs caractères pour savoir les modérer en les gouvernant habilement, ce qui revient à en faire un usage vertueux. Car Descartes l’a affirmé dans son Discours de la méthode, son but en philosophant est d’apprendre à vivre vertueusement. Les idées ne sont que des moyens pour accéder à une vie vertueuse. Or, la vertu n’est rien d’autre que le bon usage des passions. C’est pourquoi la fin et le sommet du traité, c’est la figure du généreux, repris du magnanime d’Aristote, qui est l’homme accompli, « maître de [lui] comme de l’univers », à la façon d’Auguste ravigoté par la trahison de Cinna.

« Il y a telle liaison entre notre âme et notre corps. »

Dans la première partie, Descartes va aborder la chose en « physicien », c’est-à-dire selon la science médicale de son temps, sur laquelle il n’émet aucun doute, en se fondant sur le fait qu’il a mené certaines expériences qui l’ont assez confirmée pour qu’il lui fasse confiance, en quoi il se montre imprudent. Passons : les hommes sont ainsi, tantôt inutilement méfiants, tantôt sottement crédules ; Descartes ne fait pas exception. Il s’y échine à montrer que les actions sont du corps, et les passions de l’âme, qu’il tient absolument à séparer, bien que toutes ses observations et expériences l’obligent à constater leur étroite union ; d’où des formules qui reviennent incessamment : « il y a telle liaison entre notre âme et notre corps », nous sommes « tellement composés » qu’en nous tout se tient nécessairement. On pouvait s’y attendre, parce que si l’action du corps et la passion ressentie dans l’âme sont « toujours une même chose », cela implique que le corps et l’âme sont aussi « une même chose ». L’ensemble corps et âme est donc « tellement composé », c’est-à-dire créé par Dieu de tette sorte, que la machine – aujourd’hui on dirait l’organisme – que forme leur fusion fonctionne en harmonie réglée, que notre volonté peut heureusement en prendre la direction avec un peu « d’industrie », comme on en met à dresser les animaux. Ce qui signifie que l’être qui nous est donné est un outil qu’on peut librement adapter et faire servir à ce que notre volonté décide, au mieux à l’acquisition et à la pratique des vertus, afin de devenir un « généreux ».

Le dernier mot de ces analyses, c’est que tout se passe comme on peut l’observer parce que Dieu l’a voulu ainsi, que les passions font partie des merveilles qui nous constituent, leur fonction propre étant de « disposer l’âme à vouloir les choses que la nature dicte nous être utiles, et à persister dans cette volonté », étant précisé que la nature, chez Descartes comme chez Montaigne, c’est Dieu lui-même en train de créer. Reste à examiner les passions en elles-mêmes, en se limitant à celles qui comptent, car leur nombre est indéterminé, contrairement à ce que laisse entendre la liste traditionnelle de 13 passions. Et pour ce faire, Descartes va se montrer excellent moraliste, à la fois dans le sens classique d’observateur des m?urs, et dans le sens pédagogique de maître en sagesse.

Toutes les âmes ne sont pas de même force

Au fur et à mesure qu’il découvre comment les passions nous sont utiles, Descartes découvre que nous sommes merveilleusement « disposés » pour devenir des généreux, même les plus faibles ; en effet, s’il observe d’abord que toutes les âmes ne sont pas de même force, s’il y a des « âmes bien nées » pour qui « la valeur n’attend pas le nombre des années » comme dit le Rodrigue de Corneille, nous pouvons cependant tous devenir des généreux si nous le voulons, et prenons les moyens d’accomplir cette « heureuse métamorphose ». Car il n’y a pas de fatalité comme le croient certains, mais la seule action de la Providence divine, qui nous a « tellement composés » que nous pouvons régler ces passions nécessaires, et parvenir au bonheur qu’elles procurent pour ce qui est des plaisirs de la vie, « en sorte que les hommes qu’elles peuvent le plus émouvoir, sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. » Et même, on peut « les ménager avec tant d’adresse, que les maux qu’elles causent sont fort supportables, et même qu’on tire de la joie de tous. »

Sans doute beaucoup de lecteurs ne s’attendaient-ils pas à trouver une philosophie si honnête chez notre grand Descartes. Comment ? l’austère faiseur de systèmes, le froid raisonneur, le mécanicien rigoureux aurait donc aimé la vie ? Oui, Descartes était un bon vivant, il avait pour compagne une dame aimable qui lui donna une fille, qui hélas ! mourut au berceau, ce qui donna au philosophe des larmes qu’il versa sans honte, car les larmes sont l’expression naturelle de la passion douloureuse, et que souffrir un deuil est une manifestation de notre dignité ; il aimait la compagnie, il aimait le rire, dont il disait qu’il exprimait la joie d’être vivant, il affirmait que « la joie ne peut manquer d’être bonne » puisque c’est en elle « que consiste toute la jouissance du bien qui appartient » à l’âme. Il se distinguait ainsi de presque tous les moralistes, et même de ceux qui bientôt se diront cartésiens, qui tenaient la joie en grande suspicion. Quant à Corneille, dont les idéaux sont si proches de ceux du philosophe, tout son théâtre respire la joie héroïque de vivre hautement. On ne citera que Pauline dans Polyeucte, qui veut que sa raison règle ses passions, ce pourquoi son ancien amant (au sens classique : celui qui aime) la qualifie de « généreuse » (vers 1380).

« Il a conservé toute sa grandeur et sa majesté jusqu’au dernier soupir. »

La manière dont Descartes voit le généreux est si admirable, et il en écrit si parfaitement, que je ne puis que le citer. « La vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement, partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne, que [la] libre disposition de ses volontés, ni pour quoi il doive être loué ou blâmé, sinon pource qu’il en use bien ou mal ; et partie en ce qu’il sent en soi même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu. » Et d’ajouter, après quelque considération sur l’humilité vertueuse propre aux généreux : « ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables. Et pource qu’ils n’estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes, et de mépriser son propre intérêt pour ce sujet, ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux (c’est-à-dire serviables) envers un chacun. »

N’a-t-on pas l’impression de lire un portrait anticipé de notre grand roi Louis XIV ? Ce qu’on vérifierait aisément en lisant dans les mémoires de ce monarque quelques formules démonstratives, mais qu’on se contentera d’illustrer par le témoignage de Dangeau, qui écrit dans son Journal à l’occasion de la mort du roi : « Il faut avoir vu les derniers moments de ce grand roi pour croire la fermeté chrétienne et héroïque avec laquelle il a soutenu les approches d’une mort qu’il savait prochaine et inéluctable. » Il ne le fit pas « comme ces anciens Romains qui ont affecté de braver la mort, mais avec une manière naturelle et simple. […] Son bon esprit et sa fermeté ne l’ont pas abandonné un moment, et en parlant avec douceur et bonté à tous ceux à qui il a bien voulu parler, il a conservé toute sa grandeur et sa majesté jusqu’au dernier soupir. » (cité par François Bluche dans son magistral Louis XIV, paru aux éditions Fayard en 1986). Fortifié d’avoir pris de telles goulées, je vous promets de revenir le mois prochain à l’actualité, et d’en extraire quelques bons livres, qui pourront meubler agréablement vos soirées.


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