Civilisation
Apologue amoureux
Alexis Legayet considère notre époque avec un œil vif, une plume drôle et un esprit interloqué.
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Tout commence par un concours. Alice, jeune littéraire diplômée, se présente devant un jury de professeur des écoles et livre, sans même s’en rendre compte, une démonstration éblouissante de son endoctrinement théorique : une relecture féministe des contes de Grimm et une défense de Platon comme premier penseur de l’égalité des sexes. Elle obtient son poste. Dans son école se trouve Jérémy, dix ans, que son père, Paul Mastruc, ouvrier et veuf, élève seul.
Or une enquêtrice de l’Aide Sociale à l’Enfance s’introduit chez Paul sous couvert d’un faux recensement, et construit méthodiquement, à partir du désordre de l’appartement, et d’un livre climato-sceptique dans la bibliothèque, un dossier à charge qui aboutit à ce que l’on retire à Paul la garde et la responsabilité de son fils. Effondré, incapable de se défendre contre une justice inhumaine, Paul sombre dans l’alcool – pendant qu’Alice, elle, poursuit son ascension dans un système qui va bientôt la dépasser.
C’est sur cette double ouverture, précise dans la férocité administrative, que se referme la première partie du roman – et les deux autres ne vont cesser de faire rebondir l’action de façon cohérente et inattendue.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus de la facilité binaire. Un roman satirique de ce type pourrait se contenter d’opposer un père innocent à une institution monstrueuse. Or Alice n’est jamais présentée comme une simple idiote utile : elle est sincère, habitée par un désir réel de protéger les enfants dont elle a la charge, et c’est précisément cette sincérité qui rend son aveuglement inquiétant plus que simplement comique. L’enquêtrice sociale, de son côté, n’est pas davantage caricaturée en bureaucrate cynique : elle croit à sa mission, elle est même fière de son « taux de réussite » en matière de placements – et c’est ce qui donne le frisson : le mal, ici, remplit des fiches d’évaluation.
Le style mérite qu’on s’y arrête. Legayet complète ses monologues intérieurs avec des incises et des parenthèses qui viennent commenter, contredire ou saper ce que le personnage affirme ; cet auto-sabordage rhétorique donne au texte une vivacité presque théâtrale. On sent, dans cette respiration heurtée entre grandes phrases et chutes sèches, un sens du rythme hérité du roman à digressions ironiques.
Enfin, le roman part du particulier – un enfant, un père, une institutrice – pour décrire les rouages d’un système entier. Rien n’est encore dystopique à proprement parler dans la première partie : tout y est au contraire d’un réalisme social quasi documentaire. Or c’est ce point de départ si vraisemblable, si actuel, qui rendra d’autant plus vertigineuse, dans les parties suivantes, le basculement de la France dans l’État d’urgence, et dans un régime autoritaire à prétexte climatique. Un art de la montée en puissance qui en fait un roman que, pris entre le rire et la sidération, on ne lâche pas.

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