Le premier est d’un auteur découvert il y a dix ans et dont le talent continue de nous éblouir ; Olivier Bourdeaut s’est aujourd’hui décidé à mettre la fiction entre parenthèses pour nous raconter sa triste et véridique jeunesse dans Une histoire d’amour et de violence (éd. Gallimard). Le second est d’une journaliste grand reporter que je viens de découvrir avec bonheur, Stéphanie Perez, dont le récit, Le berger d’Alep (éd. Récamier), est aussi bouleversant que magistral.
Voici dix ans que je présentais dans cette chronique le premier roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles (éd. Finitude), promis à un énorme succès, et dont je disais qu’il nous mettait « directement en prise avec l’envers du décor ». Et voilà que l’auteur publie un récit dans lequel il nous confesse que, dans ce premier succès, il a écrit « tout simplement le contraire de ce [qu’il a] vécu ». J’avais donc pressenti le renversement, mais sans vraiment comprendre que ce n’était pas l’envers du décor qui nous était révélé, mais un décor factice, destiné à nous dérober un secret trop pénible. La situation où Olivier Bourdeaut se trouve aujourd’hui pour parler de son père est du même ordre, doublement renversée, riche en toiles peintes et en points de fuite : il sait qu’il l’aime et qu’il en est aimé, mais il ne comprend pas comment on en vient à vivre tout le contraire, la haine et la cruauté, comment un père peut terroriser son fils, si ce n’est quand vient au dernier instant cet aveu : il l’aime « follement », au sens propre, sous l’effet désastreux d’une quasi-démence. On en a déjà racontées, des histoires d’enfants maltraités, mais celle-ci est totalement originale, et sa nouveauté troublante ouvre sur la psychologie humaine des perspectives proprement affolantes.
Et tout cela, qui est si compliqué, tellement invraisemblable même, sonne parfaitement juste
Parce que le fils peut bien répéter que son père est fou, qu’il se rend fou par un double excès d’alcool et de tabac, il nous dit aussi que cet homme est intelligent, très intelligent, efficace dans son métier de notaire, apprécié de ses clients, que le fils et le père ont eu de passionnantes discussions sur la politique et l’histoire, que le père a donné à son fils d’excellents conseils de formation littéraire, qu’il a accepté son étrange vocation d’écrivain, ce qui était pourtant tellement éloigné de ses souhaits de bon bourgeois. Qu’il a été en fin de compte et par certains côtés un bon père, selon des critères qui se dérobent sans cesse, mais bon quand même. Que ce fils martyrisé n’a jamais cessé d’aimer cet homme incompréhensible. Et tout cela, qui est si compliqué, tellement invraisemblable même, sonne parfaitement juste, parce que le talent d’Olivier Bourdeaut est de nous faire admettre l’inadmissible, de nous introduire au cœur du mystère sans rien effacer de ce qui en fait un mystère définitif, mais un mystère enfin formulé, comme on formule un remède. Et d’y ajouter une délicatesse humaine tellement touchante, une gentillesse d’enfant toujours blessé, jamais guéri, et néanmoins reconnaissant, un enfant de sortilèges comme il y en a dans les contes, un enfant magicien.
Les scènes remarquables qui l’illustrent sont nombreuses, mais une des plus bouleversantes est sans doute celle où le gamin de onze ans, qui vient de se faire injustement et violemment rabrouer, auprès duquel le père repentant vient pleurer sa douleur de n’être pas remis de ses propres souffrances d’enfant tellement malheureux d’avoir été relégué, négligé, le gamin comprend soudain tout dans un élan du cœur, aussi miraculeux qu’inattendu, et lui dit : « Tout va bien papa, tout va bien. » Et l’auteur se souvenant d’ajouter : « Et pour une fois, j’aimerais qu’il reste avec moi toute la nuit. Je l’aime OUI. Je l’aime MAIS. Je l’aime NON. Je l’aime MAIS. » Dans ce chant blessé, c’est tout le déchirement de l’amour impossible, et pourtant tellement VRAI, tellement RÉEL, cet amour dont nous vivons tous, un jour, la douleur jamais vraiment endormie d’une blessure infectée.
« Quelques mois après [la] mort » de ce père, l’auteur marche sur les anciens lieux de ses vacances, derrière « un vieil Espagnol ». « Je ferme les yeux pour retrouver mon père, le sentir et l’aimer. Et ça fonctionne au-delà de toute espérance. J’en frémis, je suis avec lui. J’ai probablement l’air d’un fou […] Je le vois, j’entends sa voix, il me manque terriblement. » Que ces quelques lignes détachées à votre intention vous donnent assez d’admiration pour avoir envie de lire tout le livre, qui est fait d’un enchaînement de réussites, de style, de mise en scène, d’humanité.
Le livre de Stéphanie Perez n’a rien à voir avec cette confession. Elle ne se raconte pas ; elle raconte une histoire inspirée de faits réels, qu’elle a nourrie de son expérience professionnelle sur divers terrains ravagés par la guerre. Ici, il s’agit du siège d’Alep révoltée par les troupes du terrible Bachar Al-Assad, et de la manière dont les civils pris au piège tentent de survivre. Le héros est un chien de berger, Zaatar, familièrement Zouzou, recueilli par un type qui se consacre à sauver les bêtes que les hommes, affolés par leur détresse, abandonnent lâchement. Elias vient le chercher dans ce refuge de hasard afin que sa mère soit moins seule, coincée dans son immeuble qui crève peu à peu sous les explosions, les abandons, et le chaos social. Ici, ce n’est pas le champ de bataille où on peut être un héros, c’est la zone massacrée où s’accrochent ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas partir. Les soldats qu’on croise n’ont rien de chevaliers sans peur et sans reproches, ce ne sont que des pauvres types qui s’amusent à tuer, à faire peur, à exploiter, à jouir minablement du plaisir lamentable de faire traînailler des pauvres gens dont ils contrôlent les papiers. Mais il y a pire que ces soldats de terrain vague, il y a les religieux fanatiques, il y a les sbires de la police du régime, et toutes les crapules qui les servent, ou s’en servent. Sont-ils fous ? Sont-ils méchants ? Ce ne sont que des hommes qu’on a laissé glisser dans la gadoue de leurs passions sans contrôles, dans la trouille qui les rend capables de tout pour garder un semblant de pouvoir sur leurs commerces, leurs combinaisons, leur capacité à agir encore sur les autres.
Toute l’ambiguïté de l’homme se trouve réunie dans le boulanger Omar, qui veut continuer à nourrir les gens, à les aider à quitter le pays s’ils en ont les moyens, qui ment, qui trahit en tous sens, qui vend ses amis, mais en même temps ne cesse de vouloir aider, se trouve coincé de tous les côtés, supplie qu’on le croie, qu’on le comprenne, qu’il veut seulement sauver ses gosses, qu’il n’est pas méchant, mais si terriblement pris dans les pièges de cette ville assiégée qu’il ne peut pas faire autrement, et se met soudain en colère, qu’on lui fasse reproche de ce qu’il a fait alors qu’il ne pouvait pas ne pas le faire, puisqu’on est bien obligé d’ « accepter la réalité ». Situation proprement tragique qui ferait au théâtre qu’on en mourrait héroïquement, mais dans la vie, il n’y a guère de héros, il n’y a que des damnés, même pas diaboliques, simplement médiocres, d’une médiocrité affolée, gorgée jusqu’à l’angoisse d’hésitations mortelles et d’incertitudes chagrines, plus dégradante, plus honteuse, plus humiliante que la méchanceté cruelle et glorieuse.
Mettre en scène le pathétique sans y mêler de vain pathos
Il y a quand même des généreux, comme Youssef, qui disparaissent dans les caves des faux policiers mafieux, et sadiques. Des femmes admirables dans leur impuissance, mais qui tiennent on ne sait par quel miracle, qui se redressent même, quand tout un immeuble se ligue pour les mettre debout, comme Nour, l’infirmière abrutie par un mari que la peur a rendu violent et fanatique, et qui sera sauvée par une amitié de survie. Car dans ce chaos affligeant, la vie continue, grâce à la musique, grâce à ce chien mélomane, car Zaatar apprécie le piano, grâce à la force de vie qui reste dans certains jeunes gens, en connivence avec leurs mères. Ce récit douloureux est un hymne à la force de vie, sans laquelle les ruines ne seraient que des monceaux de gravats définitifs.
Stéphanie Perez a le talent de faire revivre ce petit monde des civils broyés par la guerre ; elle construit savamment son récit, le mène avec doigté, entretisse les petites histoires qui font la vie des gens ordinaires, de ceux que les grands méprisent, mais sans qui il n’y aurait rien, même pas la possibilité de se hausser au-dessus d’eux. Elle a le talent rare de mettre en scène le pathétique sans y mêler de vain pathos, elle garde la plume retenue, mais sensible cependant, assez pour qu’on sente les phrases respirer, s’essouffler, reprendre haleine, soupirer enfin, de soulagement, ou d’impuissance. Elle a le rythme aisé et l’harmonie naturelle. Elle sème la poésie comme le semeur des vieilles gravures jetait le grain au vent, afin que ce soit le vent qui plante comme il convient selon les secrets des dieux. Bien sûr, comme toutes les personnes de qualité, elle aime les chiens. Si par hasard vous n’aimiez pas les chiens, inutile de lire ce beau livre ; il n’est pas pour vous.
Olivier Bourdeaut, Une histoire d’amour et de violence, Gallimard 2026, 240 p. , 20,50 €.
Stéphanie Perez, Le Berger d’Alep, Recamier 2026, 352 p. , 21 €.
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