Certes, le professeur est un savant, et c’est en savant qu’il parle des imposteurs scientifiques que sont les « experts ». Mais c’est par là même un excellent observateur de l’état pitoyable où se trouve le domaine entier des choses de l’esprit, donc du journalisme, et par voie de conséquence, de la littérature, qui est aujourd’hui, comme quasi tout le reste, entre les mains de ces messieurs, qui eux-mêmes sont en servitude béate.
La littérature a longtemps été un marqueur de la culture française. Elle est en train de s’évanouir, malgré, chez quelques-uns, les meilleures intentions du monde. On voudrait sauver la culture, on écrit un livre plein de bonnes idées, mais ce livre ne sert pas la culture à la française, celle qui prend racine dans un terreau plutôt que dans un terroir, je veux dire dans l’histoire, et non dans le folklore, cette invention romantique. Voici un exemple : le roman de Bertrand Duguet, La terre ou les illusions retrouvées (éd. Baribal). Précisons qu’il s’agit d’un roman divertissant, habilement monté – quoique ce soit à la manière d’un kit de bricolage –, écrit avec esprit – mais avec cet esprit qui brille sans éclairer –, qui nous raconte une histoire qui tient la route – sans pour autant faire naître un paysage. Vous pouvez trouver du plaisir à le lire ; cependant, perdez toute illusion : malgré les apparences, il n’appartient pas à la grande littérature de tradition française.
Un peu d’histoire aidera à préciser mon propos. La littérature française aurait commencé avec La chanson de Roland. Et pourquoi pas lui donner pour origine Chrétien de Troyes, qui est justement le fonds où puise le roman de Bertrand Duguet ? De toutes façons, ils sont proches, dans le temps lointain comme dans la place occupée ; la première est une geste unique et quasi anonyme, tandis que l’autre donne à la littérature française de quoi commencer avec un écrivain qui se déclare auteur d’une œuvre. En choisissant de faire vivre, le temps d’une « merveille », un descendant du roi Arthur, François Duguet fait à la fois un bon choix, et un choix dangereux. Bon, parce qu’il y a matière – de Bretagne comme on dit ; dangereux, parce que la tentation est grande, particulièrement pour un Breton, de faire dans le folklore ranimé à force d’artifices, avec Table ronde, Brocéliande, manoirs, dragons, et autres colifichets. Ces choses-là sont sympathiques, mais elles empêchent l’invention véritable ; elles poussent à la modernisation, plus qu’à la création. Je m’explique : pour moderniser les chevaliers, on en fait des motards, dont les écus sont des tatouages, etc., alors qu’il conviendrait de rechercher pour les réinventer les traces d’une chevalerie d’aujourd’hui dans les âmes de personnages qui auraient les valeurs, la dignité, le sens de la prouesse, et qu’on n’ait pas l’impression d’un jeu de rôles ou d’un montage pour comédie musicale, ou autre fest-noz. De plus, ces réanimations folkloriques donnent des fantaisies de visions, de brumes, d’apparitions, toutes choses amusantes, mais qui font tache dans un roman qui se veut épique et sociologique, comme on se gargarise sur la quatrième de couverture : le mélange des genres est aussi dangereux que la modernisation, tant il suggère d’idées malheureuses.
Un rêve narcissique, abandonné aux plaisirs troubles de l’esthète
Un des grands secrets de la littérature française, c’est l’unité ; alors que les Russes ou les Américains font dans le pot-pourri, les grands écrivains français sont passionnés de lignes pures, de correspondances secrètes qui créent une forte impression d’unité. Il leur faut une grande idée qu’ils font vibrer, qu’ils déploient, puis qu’ils transmuent en illumination. Voyez La Princesse de Clèves, toute vibrante de la crainte que l’amour serait ruineux pour l’honneur, peu ou prou confondu avec la tranquillité de l’âme ; ou Le Lys dans la vallée, hymne pastoral à la bergère hobereaute, perdue dans sa campagne dévastée par les rêveries nouvelles ; ou encore Madame Bovary, centrée sur l’idée que l’imagination débridée devient une aragne, qui nous tisse des toiles dans la tête afin qu’on s’y englue mortellement. Sans parler de La Recherche, qui déploie les draperies brochées d’un rêve narcissique, abandonné aux plaisirs troubles de l’esthète, lesquels l’entraînent immanquablement hors des limites.
Dans le roman de Duguet, on cherche la grande idée, et on ne la trouve pas, l’histoire progresse à tâtons, et on se demande où elle va se perdre, dans quelle vasière, dans quelle lande stérile. Bien sûr, il y a une intrigue, mais si bien faite de nuées qu’elle ne peut aboutir, qu’elle débouche donc sur un incident sans queue ni tête, et se dilue dans une disparition : le personnage principal est apparu soudain, venu de nulle part, pour s’effacer comme une usurpation ; il se double d’un narrateur qu’on emploie à faire la chronique d’un règne impossible, auquel ne croient que des paumés, enivrés de leur générosité sans gouverne ; en suite de quoi, après des péripéties, qui sont plus des occasions de faire montre de virtuosité narrative que des moyens de faire progresser l’action, tout se défait, pour ne laisser qu’un héritage en forme de succédané.
Un exemple tout différent de cette littérature factice, c’est le dernier recueil de Frédéric Beigbeder, Ibiza a beaucoup changé (éd. Albin Michel). L’auteur est un vieux routier qui sait n’être pas un grand écrivain ; et d’ailleurs, il ne croit plus à la littérature, quoiqu’il en tienne chronique dans Le Figaro, et ailleurs. Cet homme-là, saoulé de dégoûts, garde cependant son esprit gorgé de bulles, il voit clair, il sait écrire, trousser une histoire, et on trouvera bien de l’agrément à lire ses textes ; mais il ne faudrait pas croire qu’on rend ses dévotions à la grande littérature en s’en divertissant. Et pourtant, il y a des fulgurances grésillantes d’intelligence, mais – c’est là le hic – trop d’esprit nuit à la tenue de route, et on dérape dans les virages, qu’un conducteur pompette multiplie pour faire rire les fillettes en jupette affriolante. C’est la Côte d’Azur et son cinéma, parfaitement épinglés pour être mis en album de souvenirs ; c’est Barbie et ses nunucheries, si finement saisies et rendues, mais sans s’accorder en ces amusements les soulagements que donnerait un peu de génie. Tout cela peint certes notre monde d’illusions, mais peindre la crotte n’a jamais fait une fresque de Michel-Ange.
Ne boudons pas notre plaisir, cependant. Frédéric Beigbeder est un narrateur divertissant, un esprit plein de drôlerie, un joyeux compagnon, qui, de plus, vous propose soudain une plongée en pleine lumière – quasi noire. Ainsi, son imitation de Georges Perec est maligne, intelligente et diabolique, terriblement méchante et salutaire. Sans vouloir se déclarer, l’auteur nous fait sentir imparablement que La vie mode d’emploi est une plaisanterie pour gogos à grosse instruction, et il se fait le plaisir de donner en conclusion une jolie quoique désolante définition de l’écrivain : « un type qui regarde les autres et que personne n’embrasse ». Dans le contexte d’une arrivée dans un aéroport, voilà une trouvaille lumineuse.
Il faut reconnaître que c’est du grand art
La preuve que Beigbeder pourrait être, est un penseur profond, vous la trouverez quand il se met en tête de faire son numéro dans l’ombre de Bernanos et de sa France contre les robots. De ce texte de 1947, qui suivait « la pire catastrophe de tous les temps », il propose « de reprendre [le] combat avant la prochaine apocalypse », et de le faire au nom de ce qu’est « le Français », l’homme d’une littérature, d’une histoire qui forment un trésor de salut. Avec la même intelligence qui ne pardonne rien, il écrit sur la télévision un texte drôle et incendiaire : Comment réussir dans l’audiovisuel. Il faut lire ce texte-là comme on lirait un compte-rendu médical qui vous expliquerait pour quelles raisons scientifiques vous êtes condamné. Chaque paragraphe est un diagnostic impitoyable, écrit pourtant sur le ton détaché de celui qui s’en fiche que vous soyez mourant. Il faut reconnaître que c’est du grand art, de celui qui éclot dans les hôpitaux.
Parce que, oui, Frédéric Beigbeder est un véritable artiste, mais qui fait la farce de mettre ses trouvailles les plus éblouissantes à distance de l’endroit où on les attendrait. Par exemple son texte Retour à New-York est fort mauvais, d’une platitude presque écœurante ; apparemment, l’auteur s’en fiche. Mais n’en croyez rien. Il place dans le texte qui suit une formule excellente, qui est l’explication du ton médiocre de ce machin : pour un type qui a grandi à Paris, « New-York aura toujours l’air d’un centre commercial dont les résidents provisoires marchent vite pour cacher qu’ils sont mal habillés. » Quand on est capable de trouver dans sa cervelle instable ce genre de formule aussitôt évidente, on a de bonnes réserves de talent, constituées aux meilleures sources. On pense à ce que constatait, il y a beau temps, Joseph Joubert après avoir relu quelques poètes grecs tardifs : « La lie même de la littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat. » Beigbeder est de ces gens-là, résiduels, mais joliment délicats.
- Bertrand Duguet, La terre ou les illusions retrouvées, Baribal, 2026, 182 p., 20 €
- Frédéric Beigbeder, Ibiza a beaucoup changé, Albin Michel, 2026, 224 p., 19,90 €
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