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La dérive européenne : la norme au lieu de la décision

Si l’Union européenne apparaît de plus en plus dépassée sur la scène internationale, ce n’est pas une surprise, ni le hasard de décisions malheureuses. En fait c’est dans sa nature profonde que réside le problème.

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La dérive européenne : la norme au lieu de la décision

Un fait de base : le décrochage de l’Europe en termes économiques et technologiques. Or il coïncide clairement avec la formation de l’Union européenne actuelle, celle de Maastricht. Cyrille Dalmont (Figaro Vox, 19 décembre 2025) note ainsi que la part européenne du PIB mondial est passée de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui, malgré l’extension du nombre de membres. La comparaison avec les États-Unis est encore plus frappante. En 1992, les deux zones pesaient à peu près le même poids dans l’économie mondiale, l’Europe bénéficiant même d’un léger avantage. Mais en 2024, le PIB par habitant aux États-Unis en 2024 est de 84 809 dollars contre 43 145 dollars au sein de l’Union européenne (Banque mondiale). Toujours selon Dalmont, sur les 1 000 plus grandes entreprises technologiques mondiales, les États-Unis en concentrent 467, qui représentent plus de 80 % de la capitalisation totale. L’UE n’en rassemble que 139, pour moins de 5 % de la capitalisation globale. Dans les 100 premières, le déséquilibre est encore plus brutal : 59 entreprises américaines, deux européennes.

Bien sûr, on peut ne pas considérer que le PNB ou la technologie sont les seuls critères définitifs pour juger un pays ou ses performances. Mais l’Europe a régulièrement affiché sur la période ses ambitions dans ces matières. Son échec relatif est donc patent. Et on ne parle pas de la comparaison avec la Chine – encore moins de la capacité militaire….

D’où la question : est-ce un simple loupé, une porte qui n’a pas été vue ? Ou est-ce structurel ? Dalmont accuse la tendance européenne à la surrèglementation : la Commission reconnaît, dit-il, une hausse de 27 % de la charge réglementaire en dix ans dans les secteurs industriels. Le point est incontestable. Mais au-delà même de cette surrèglementation, il faut souligner surtout la tendance européenne à voir la réglementation comme le principal moyen d’action. On émet des normes au lieu de créer. Mais on ne prépare pas un avenir et on ne définit pas une stratégie en empilant des normes : celles-ci peuvent avoir un sens dans des limites raisonnables, mais cela suppose qu’il y ait en sous-jacent une dynamique, une position gagnante, et donc une volonté stratégique, partagée dans la population.

Or c’est ce que l’Union européenne est incapable de produire. Pour une raison simple : elle n’a pas été construite pour cela. À un double niveau : d’abord parce que c’est une construction fondamentalement idéologique, avec la conséquence qu’on y gouverne à partir d’idées a priori et non par de vrais choix stratégiques et donc politiques ; ensuite, parce que son organisation et son mode de prise de décision confortent cette orientation fondamentale. Certes, on retrouve par là un écho de ce qu’on constate dans les pays membres eux-mêmes, de façon amplifiée et radicalisée. Mais la différence est qu’au niveau européen, c’est inhérent à la construction.

L’erreur d’un moralisme idéologique

Un détour par le choix moral permet de le comprendre mieux. Comment en effet fonde-t-on ses choix, sinon sur une idée de ce qu’il est bon de faire, ce qui suppose qu’on ait cette idée du bien, donc au sens large une forme d’éthique ou morale ? Il y a pour simplifier trois conceptions : l’éthique de responsabilité (conséquentialiste), l’éthique déontologique (kantienne), l’éthique du jugement éclairé (aristotélicienne). Or il y a une affinité entre le système de pensée dominant, notamment au niveau européen, et la logique déontologique, de type kantien. On pose des principes a priori, supposés de valeur universelle, et on juge la situation à partir de là. Le soutien à l’Ukraine, ou l’entrée des migrants, sont typiques de ce genre de raisonnement, tellement en faveur au niveau européen. Bien entendu, derrière, d’autres motivations peuvent apparaître, ou se cacher, qui sont de logique différente. Mais même s’il y a une certaine hypocrisie, la manière dont elle se manifeste et s’habille est spécifique ; et en réalité l’idéologie est centrale dans la décision.

De la même façon, le système impose une idéologie, celle du politiquement correct, en s’appuyant sur le rôle croissant des juges, qui se substitue aux politiques, ou impose aux citoyens des règles qu’ils n’ont jamais validées. Et surtout le raisonnement juridique lui-même est typiquement de type déontologique ou kantien. Or ce n’est pas le bon mode d’exercice de la justice, comme Adrian Vermeule l’a brillamment rappelé dans le cas de la constitution américaine. Tout autre en effet est l’approche de la morale des vertus, à savoir d’un jugement moral visant à la recherche d’un bien objectif qui s’apprécie en conscience au vu de la situation, sous l’éclairage de principes mais sans automatisme – ce qui suppose d’abord une formation morale adaptée du juge.

La même remarque vaut pour tout décideur. Celui qui décide est celui qui prend ses responsabilités au vu de la situation, en choisissant la voie qui en conscience lui paraît la bonne. Et pas en déclinant un système de pensée préconstruit, qu’ensuite il suit aveuglément ; à nouveau, l’Ukraine ou les migrants en sont des exemples consternants. Dans un cas, on refuse obstinément de tenir compte de la réalité de ce qu’est un conflit, et on poursuit au nom de principes abstraits un combat désormais perdu, après avoir sacrifié des actifs majeurs en Russie et créé un handicap énergétique dévastateur. Dans l’autre, on déclenche puis encourage une accélération torrentielle de migrations dont on s’acharne à miner toute possibilité réaliste de les contenir, toujours au nom de principes abstraits – malgré la très relative inflexion récente.

Décision et responsabilité personnelle

Mais une telle manière de procéder a un autre inconvénient majeur : celui d’encourager et de faciliter un des vices majeurs de nos sociétés : l’irresponsabilité. Dans un grand nombre de domaines, les décisions sont prises de plus en plus sur la base de supposées constatations mêlant a priori idéologiques et supposées expertises, face à quoi on explique aux médias, généralement complices, et à la population qu’il n’y pas d’autre choix. Cela permet d’éluder toute vraie responsabilité personnelle des supposés dirigeants. Nassim Taleb l’avait rappelé avec force dans son livre Skin in the game : il y a un abîme entre celui qui décide personnellement en ayant un enjeu personnel direct, c’est-à-dire en engageant sa responsabilité, et celui qui décide sans que l’effet de la décision, bon ou mauvais, l’affecte réellement. Autrefois, le second cas pouvait prendre la figure du potentat à l’ancienne, jugeant selon son arbitraire personnel. Mais dans nos sociétés, cela prend essentiellement la figure de celui qui décide en s’abritant derrière les normes d’un côté, les procédures de l’autre.

Les cas des institutions européennes en est un exemple spectaculaire : pour la plupart non élues, sinon indirectement, et pour un temps bref, elles ne se retrouvent jamais face à des électeurs qui pourraient leur demander des comptes. Même les parlementaires y sont élus en fait sur une base politique nationale ; et lorsqu’il y a de nouvelles élections, personne ne fait de lien entre eux et ce qu’ils ont voté pendant leur mandat. L’irresponsabilité y atteint donc un degré spectaculaire, considérablement plus qu’au niveau des États membres (encore que les dirigeants de ces derniers s’en tirent souvent en rejetant la responsabilité sur « l’Europe », bien entendu sans qu’on sache qui est visé). C’est donc bien ce mécanisme mêlant irresponsabilité et choix procéduraux ou idéologiques qui est la cause centrale de l’échec des institutions européennes, et derrière elles, une des causes majeures (avec d’autres) du recul général des pays d’Europe.

 

Illustration : « (Page 64, à l’annexe III, au point 2 c), deuxième alinéa, première phrase : au lieu de : « La mention “PLASTIQUE DANS LE FILTRE” est apposée en majuscules et dans la police de caractères Helvetica Bold. » lire : « La mention “FILTRE CONTENANT DU PLASTIQUE” est apposée en majuscules et dans la police de caractères Helvetica Bold.»

Rectificatif au règlement d’exécution (UE) 2020/2151 de la Commission du 17 décembre 2020 établissant les règles concernant des spécifications harmonisées relatives au marquage des produits en plastique à usage unique énumérés dans la partie D de l’annexe de la directive (UE) 2019/904 du Parlement européen et du Conseil relative à la réduction de l’incidence de certains produits en plastique sur l’environnement.

 


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