Le soutien américain inconditionnel à Israël, acquis en 2001, et la volonté d’Israël d’éradiquer ses ennemis n’emmènent pas vers la paix. Les Iraniens, quant à eux, ne comptent pas capituler. Et même les Européens n’entendent pas se ranger docilement derrière les États-Unis.
Personne ne peut dire sur quoi va déboucher la crise iranienne. La seule issue qui me paraît exclue ce serait de voir l’Iran transformé en démocratie libérale avancée à la suite de l’intervention américano-israélienne et l’ensemble du Moyen-Orient réconcilié dans le « doux commerce » des hydrocarbures. Mais l’intervention du 28 février n’aurait pas dû être une surprise. Non seulement les bombardements de juin dernier contre les cibles nucléaires iraniennes étaient un signe avant-coureur, mais les origines de la crise sont plus anciennes.
Pendant longtemps Washington a suivi au Moyen- Orient une politique d’équilibre relatif entre les pays arabes et Israël. Ce fut très net en 1956 lors de la crise de Suez, au cours de laquelle les dirigeants américains soutinrent même assez clairement l’Egypte contre les Franco-Anglais et les Israéliens, ce le fut aussi lors de la guerre du Kippour en 1973 au cours de laquelle les États-Unis apportèrent à Tel Aviv une aide certaine, mais limitée : Kissinger voulait ainsi forcer les Israéliens à revenir à la table des négociations.
Mais tout changea avec l’arrivée de George Bush Junior à la présidence en 2001, et bien sûr avec les attentats du 11 septembre à New York. Le nouveau président était proche des milieux évangélistes. Les réunions à la Maison Blanche commençaient par une prière. Et le rapprochement avec Israël devint structurel. Tant et si bien que deux universitaires connus, John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, publièrent en 2007 un gros ouvrage qui suscita de vives polémiques dans l’ensemble du monde occidental : The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy (Allen Lane), livre prophétique dans lequel ils dénonçaient l’emprise des milieux israéliens sur la politique américaine.
Les États-Unis comme Israël détiennent l’arme nucléaire
Polémiques ou pas, Barack Obama, candidat à la présidence, dut faire en juin 2008 des déclarations très claires : certes, il appuierait la « solution à deux États », Israël et Palestine, mais il soutiendrait Israël à fond, y compris sur le plan militaire, y compris par la force contre l’Iran, si la diplomatie échouait (Le Monde du 6 juin 2008). Certes, la suite fut plus complexe, et en particulier en 2015 Obama suscita un accord nucléaire international avec l’Iran qui calma les choses jusqu’à ce que Donald Trump s’en retire en 2018. Mais on voit bien que les racines de la crise actuelle sont anciennes.
Bien entendu, on met en avant, à Jérusalem comme à Washington, la menace que représenterait l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran, menace concrétisée par l’enrichissement de l’uranium au-delà de 60 %. Mais les dix jours de bombardement ciblés en juin 2025 ont quand même dut réduire la menace, sans compter le fait que les États-Unis comme Israël détiennent eux-mêmes l’arme nucléaire.
Et on souligne de plus en plus un autre facteur : la capacité de nuisance de l’Iran dans tout le Moyen-Orient grâce aux diverses milices chiites qui se réclament de lui, comme en particulier le Hezbollah au Liban. Et de fil en aiguille, et très clairement depuis un an environ, c’est le régime iranien lui-même qu’il faut renverser. C’est dit très nettement par les Israéliens, c’est repris parfois par Trump mais avec moins de constance.
Entre désinformation et hésitations
On voit donc que différents facteurs pour justifier l’attaque du 28 février dernier ont été évoqués, avec des contradictions et des changements de pied, en particulier à Washington, où certains membres de l’Administration Trump revendiquent l’opération, alors que le président lui-même a pu dire parfois qu’il s’était agi pour lui de reprendre le contrôle d’une situation dans laquelle les Israéliens se montraient de plus en plus entreprenants. En fait, on est en pleine désinformation organisée et pour le moment personne ne sait comment on en est arrivé à la situation actuelle.
Un élément de cette désinformation paraît avoir été la campagne médiatique autour du fils du dernier Shah. Qui bien sûr n’a aucune chance de pouvoir jouer un rôle dans cette tragédie. Ou encore un regain du thème fréquent de l’entente entre les « religions du Livre » pour instaurer la paix au Moyen-Orient (dossier spécial de Politique internationale, hiver/printemps 2026, « Moyen-Orient : les éclaireurs de la paix »). Vœu pieux s’il en est…
De tous les acteurs, un sait ce qu’il veut : Israël. Israël concasse tous les voisins qui l’inquiètent : à partir des années 1980 le Liban, depuis l’an dernier l’Iran, et la Syrie par moments. Sans parler de la Cisjordanie occupée et de plus en plus annexée de facto. C’est une tactique militaire, souvent efficace, mais ce n’est pas vraiment une stratégie politique, on ne voit pas comment elle pourrait conduire à une paix véritable. D’autant plus que désormais la « solution à deux États » paraît irréalisable.
Les Iraniens, ô surprise, résistent
En face, les dirigeants iraniens, même s’ils doivent réduire leurs objectifs pour le moment, savent ce qu’ils veulent : au minimum tenir par des moyens de guérilla technologique et en menaçant le détroit d’Ormuz jusqu’aux élections américaines de Midterm en novembre prochain, dont le résultat pourrait bien compliquer les choses pour Donald Trump. Je suis hors d’état de savoir s’ils y parviendront, mais je ne suis pas du tout sûr que le pays et sa population « craquent » de façon décisive aussi vite que certains le pensent. Pour les Iraniens, c’est aussi la poursuite d’une longue séquence de lutte contre les ingérences étrangères, depuis la deuxième guerre mondiale… Quant aux Pasdaran, ils n’ont plus rien à perdre et on peut penser que ce n’est pas la décapitation ciblée de leurs dirigeants qui les amènera à se rendre.
En ce qui concerne Washington, on a tout entendu : accompagner les Israéliens pour les contrôler ; désarmer l’Iran ; changer le régime ; changer sa tête pour négocier avec un autre représentant du système (comme au Venezuela). Tous objectifs très différents. On a l’impression que, quel qu’ait été son véritable but, le gouvernement américain pensait que cela serait plus facile et rapide.
Puis, quand les difficultés ont commencé et que les cours du baril ont grimpé, la première réaction de Trump a été de dire que c’était bon pour les producteurs américains ! Mais désormais, devant la menace d’une crise économique mondiale et devant l’inquiétude de son électorat, nouveau changement de pied : le président américain exige une coalition internationale pour débloquer le détroit d’Ormuz et s’énerve et tempête parce qu’il n’est pas suivi.
Les Européens contre la crise
En effet, pour une fois, les Européens paraissent savoir au moins ce qu’ils ne veulent pas : être entraînés dans une guerre de regime change au Moyen-Orient, déclenchée par les États-Unis et Israël sans même prévenir les Européens malgré les risques courus par leurs nombreuses bases dans la région. Ni le président français, ni le chancelier Merz, ni même Madame Meloni ou les représentants de l’Union européenne, ou Keir Starmer, n’ont avalisé l’attaque du 28 février.
Il y a plusieurs raisons à cette réserve, peut-on penser, et pas seulement le respect du droit international. D’une part la crainte de voir éclater une grave crise économique. D’autre part on constate que les quatre dirigeants européens qui comptent dans ces affaires ont des difficultés croissantes de politique intérieure, même Merz et Meloni qui paraissaient émerger sont maintenant en difficulté. En effet l’électorat allemand est pacifiste, l’italien est propalestinien, et le français est très anti-israélien (et pas seulement LFI…). En outre la protection du détroit d’Ormuz contre les Iraniens ne serait pas une partie de plaisir, et seule la Marine française pourrait l’envisager – peut-être. Les autres marines européennes, même la britannique, n’en ont plus les moyens.
Mais les Européens, au-delà de leur prudence, sont hors d’état de proposer une politique un peu efficace. Finalement, les seuls à tirer leur épingle du jeu seront peut-être bien les Russes : on entend d’ici les « rires tartares » (comme disaient les diplomates allemands en 1940) retentir au sein du Kremlin… n
Illustration : Peter Hegseth, ministre de la Défense américain, plein de furie épique et de juste indignation envers les Européens.
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