« Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent ! / Qui novus hic nostris successit sedibus hospes, […] » : « Anne, ma sœur, quel songe angoissant m’épouvante ! / Quel hôte sans pareil a franchi notre seuil ! » Peut-on restituer en français les rythmes grecs et latins ?
Pierre Laurens s’y essaie depuis des décennies, traduisant entre autres L’Afrique, de Pétrarque : « Immemor armorum iuvenis, cui Marcius ardor / Exciderat, gravidumque nove dulcedine formae… », soit « Le jeune homme, oubliant les armes, abdiquant / Sa martiale ardeur, navré par la douceur d’une beauté si rare… », utilisant parfois l’alexandrin auctus, c’est-à-dire allongé de quelques syllabes, « afin de maintenir le rythme ». L’ouvrage est savant mais de cette science qui enchante car on sent que l’auteur maîtrise absolument son art, n’a rien à apprendre des rythmes antiques les plus obscurs (dont la description technique donne parfois à son livre un tour faussement pédant) et n’a de cesse que de nous transmettre l’angoisse multiséculaire des traducteurs de poésie arbitrant sans cesse entre le nombre et le sens, partant en guerre contre l’alexandrin français, et contre la rime, se demandant si « notre œil auditif » entend vraiment et testant le vers libre. Pierre Laurens présente toutes les thèses, depuis le Moyen Âge à nos jours, donne des exemples de traduction, retrace les querelles et les jugements, exalte des poètes latins tardifs comme Jean Second, multiplie lui-même les tentatives dans un exercice virtuose comme la traduction des « Deux mulets » d’Ésope et court, comme tous les traducteurs depuis Cicéron, vers la traduction impossible qui saurait à la fois faire goûter la saveur de la langue originale, ne rien perdre du rythme et ne rien abandonner du sens. Il aimerait que chaque traduction ait, malgré tout le travail invisible, « cette grâce sans recherche, mais qu’aucune recherche ne serait capable d’égaler » (Estienne commentant Anacréon). On sent qu’il penche, lui, vers le rythme, et qu’il considère avec un peu de mépris les traductions savantes qui, sous prétexte de révéler tout le sens, même celui qui était sans doute difficile à élucider pour les contemporains, glosent plus qu’elles ne traduisent, comme un jardin qui serait hérissé de cartels explicatifs au pied de chaque fleur. Ces traducteurs ne traduisent pas mais résolvent et, honte sur eux, « mis à part le sens raisonnable obtenu après décomposition, il ne passe rien dans la diction française qui surprenne l’auditeur, le dérange ou l’amuse ou le brutalise ou l’émerveille. » Ce plaidoyer intelligent, irrigué par la passion littéraire et la pratique du métier, donne envie de se replonger dans les classiques revivifiés.
Pierre Laurens, Dis-moi comment tu traduis les poètes. Les Belles Lettres, 2026, 280 p., 23 €

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