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L’AGONIE DU CHRISTIANISME

Le christianisme ne fait plus face à l’individualisme du monde : il l’a embrassé. Ses pasteurs ne croient plus au surnaturel et au Salut éternel, et le christianisme vit aujourd’hui ce qu’a vécu le paganisme antique.

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L’AGONIE DU CHRISTIANISME

(AP Photo/Michael Dwyer, File)/NY131/25094706193789//2504042146

C’est peu dire que la religion chrétienne est dans un bel état. Toutes les églises chrétiennes connaissent une décrépitude morale sans exemple dans le passé, et spécialement l’Église catholique, éclaboussée par mille scandales sexuels dans le monde entier. En mai 1974, la mort subite (d’une crise cardiaque) du cardinal Daniélou, dans l’appartement d’une prostituée, avait justement choqué l’opinion. Mais depuis, l’Église catholique a fait beaucoup mieux. Nous n’avons ni le temps ni le désir, ici, de citer les innombrables ecclésiastiques de tous rangs et de toutes fonctions compromis dans des affaires salaces (et parfois financières) durant ces dernières décennies. Contentons-nous de rappeler le cas particulièrement honteux du cardinal américain Theodore McCarrick, renvoyé de l’état clérical en 2019 au terme d’une carrière de débauches homosexuelles subodorées depuis longtemps mais hypocritement occultées par le Vatican, ou du cardinal australien George Pell (qui fut le troisième personnage de la Curie), sans parler de tous ces prêtres auteurs de viols caractérisés et agressivement accomplis sur de jeunes élèves dont ils étaient les enseignants, ou encore de ceux qui engrossaient de jeunes religieuses qu’ils devaient guider spirituellement.

Des ecclésiastiques à la foi tiède et incertaine

Mais ils convient de se demander comment des prêtres, dont on peut supposer qu’ils ont entendu l’appel du Seigneur à un moment de leur vie, et se sont sentis, sans contrainte, la vocation ecclésiastique, ont pu finir par mener une vie de mensonge et de parjure marquée par l’abandon aux plus pervers et aux plus répugnants des instincts sexuels, et marquée par la plus cynique et la plus délibérée violation de la morale chrétienne.

Nous craignons que la réponse à cette question se résume par cet effarant constat : ces hommes ne croient pas (ou ne croient plus) en Dieu et à la morale chrétienne, ni d’ailleurs à quelque autre morale. Car comment supposer sérieusement que des hommes animés d’une foi sincère et solide, et nourris de morale chrétienne, ne puissent trouver en eux la force de surmonter les instincts bestiaux de l’humanité primitive ? Comment admettre qu’ils ne puissent pas prendre vis-à-vis de ce monde la distance nécessaire à un serviteur de Dieu chargé de guider spirituellement ses semblables ? Comment croire qu’ils ne puissent redouter la damnation que leur vaudra leur comportement terrestre ? Comment imaginer même qu’ils soient assez cyniques pour bafouer la morale dont ils se réclament et se donnent comme les représentants ? La vérité est banalement simple, en même temps que tragique : ces hommes n’ont qu’une foi superficielle et défaillante, et n’ont aucune morale ; plus exactement, ils partagent tout à fait le relativisme moral, l’amoralisme de la commune humanité d’aujourd’hui. Ils se disent que tout s’équivaut, et que, passé par tout, tout bien pesé, leur damnation n’est pas certaine… à supposer que Dieu et l’au-delà existent… ce dont doutent certains d’entre eux : en 1990, un évêque luthérien suédois ne déclara-t-il pas qu’au fond il était athée ? Et, de fait, la très grande majorité des pasteurs chrétiens de notre temps se signalent par un scepticisme foncier confinant à l’athéisme, à défaut d’y succomber véritablement. Dès lors, ils ne sauraient être les guides religieux et moraux de leurs semblables, auxquels ils ne sont supérieurs ni psychologiquement, ni en consistance (aujourd’hui, on dirait plutôt « résilience »), ni en dignité, ni par leur conduite personnelle, même s’ils ne sont pas pour autant, nécessairement, de très mauvais hommes (ils sont simplement médiocres).

Une décadence analogue à celle qui affecta le paganisme antique

Le christianisme (toutes confessions confondues) n’est pas la première religion à avoir connu pareille involution. Le paganisme gréco-romain a subi une pareille dégénérescence. Dès le milieu du 1er siècle avant notre ère, Cicéron affirmait que deux augures affairés à prévoir l’avenir au moyen de l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés ne pouvaient se regarder sans rire. Au IIe siècle de notre ère, Celse, dans son Discours véritable, se sentait obligé, pour défendre le paganisme déclinant contre le christianisme en progrès permanent, de développer toute une panoplie d’arguments tirés des enseignements de la nature et de l’histoire, alors que les Grecs et les Romains de la haute antiquité adhéraient spontanément à la croyance en leurs dieux et en leurs mythes fondateurs sans éprouver le besoin de renforcer leur foi par la raison.

Existerait-il donc une loi du destin des religions qui les ferait passer de la naissance à l’efflorescence, puis de l’apogée au déclin et finalement à la mort ? Il serait sans doute téméraire de l’affirmer eu égard à la dynamique de l’islam, et au maintien de l’hindouisme et du bouddhisme, sans parler de ces confessions appelées sectes et tenues en suspicion. Il est néanmoins indubitable que le christianisme connaît de nos jours une décadence analogue à celle du paganisme que jadis il supplanta.

La morale laïque et républicaine a supplanté la morale chrétienne et relégué la religion dans le domaine privé

Même les gens d’une moralité indiscutable et d’un comportement exemplaire ne se réclament plus de la morale chrétienne. Ils se défendent d’ailleurs de le faire, revendiquent leur adhésion à une morale (ou plutôt une « éthique ») laïque et républicaine qu’ils distinguent rigoureusement de la morale chrétienne (catholique ou autre), quand ils ne l’opposent pas à elle. Leur morale, dans le droit fil de l’héritage de Jules Ferry, prétend à l’autonomie vis-à-vis de la religion, laquelle devient une affaire privée ressortissant à la seule liberté de conscience et à la liberté individuelle en général, cette dernière consistant à ne pas attenter aux droits d’autrui et à l’ordre public. Cette morale, c’est celle que préconisait Ferry lui-même lors des débats parlementaires (et extraparlementaires) sur la laïcité de l’École publique, qui allait faire l’objet de la loi du 28 mars 1882. C’est celle d’Eugène Spuller, le compagnon de lutte de Ferry, avec son discours du 3 mars 1894 sur « l’esprit nouveau », autrement dit la laïcisation de la morale chrétienne, habilement présentée comme fidèle à cette dernière, et de même nature et origine qu’elle. Un député conservateur avait ironisé sur cette disposition d’esprit (prétendument « nouveau ») de Spuller, Ferry et autres, en affirmant que si ces derniers devaient prier, ils le feraient en ces termes « Mon Dieu, si vous existez, sauvez mon âme, si j’en ai une ». Tout « l’esprit nouveau » est là. Nos compatriotes du XXIe siècle en sont habités. Ils le sont inégalement : la plupart d’ente eux, dépourvus de préoccupations spirituelles, affichent volontiers un laïcisme hostile à toute religion, au catholicisme en particulier.

Des ministres du culte déchristianisés et laïcisés

Quant aux ecclésiastiques, ils se signalent par une foi tiède et incertaine enfermée dans une liberté individuelle (liberté de conscience et libre arbitre) toute laïque, autrement dit exempte d’adhésion de fond à la religion dont ils se présentent comme les ministres, et incluse dans le dogme philosophique et politique républicain issu des loges maçonniques et autres sociétés de pensée. La république, et, au-delà, l’Occident moderne, ont les prêtres catholiques et les pasteurs protestants qu’ils méritent : des hommes enclins à une vie spirituelle et s’y essayant, mais trop imbibés d’individualisme (ou, au mieux, de personnalisme) rationaliste et égalitaire pour devenir des hommes de foi capables de guider leurs semblables, dont ils partagent la condition jusque dans ses pires travers, et auxquels ils ne sont jamais supérieurs. Ils sont de fait déchristianisés et laïcisés. En 1924, Miguel de Unamuno décrivait L’Agonie du Christianisme. C’est à une telle agonie que nous assistons aujourd’hui, sous une forme et dans des proportions pires que celles décrites par le grand écrivain espagnol.

 

Illustration : Theodore McCarrick, réduit à l’état laïc, a été soutenu jusqu’à l’absurde par le pape François, qui avait besoin d’une aile gauche dans le clergé américain.

 


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