Tribunes
L’internationale réactionnaire
Ainsi il existerait une internationale réactionnaire et elle susciterait de terribles inquiétudes chez nos dirigeants. Bien plus que tous les mouvements ou les partis de gauche et d’ultra-gauche.
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Ou comment la France flotte encore mais ne navigue plus et menace même peut-être de sombrer.
Credit:Stephane Lemouton/SIPA/2602251437
Il fut un temps où le vaisseau naviguait fièrement sur toutes les mers du monde sous la conduite d’un capitaine dont l’indépendance et la longévité lui permettait de poursuivre sa route quel que soit le temps. Il s’était progressivement noué un lien personnel entre le capitaine, l’équipage et tous les passagers. Cette époque est révolue depuis que les passagers, entraînés dans une mutinerie dont ils ne comprenaient pas tous les enjeux, ont décidé de choisir eux-mêmes leur pilote du moment et les membres de l’équipage, qu’ils sélectionnent à partir des promesses que les candidats prodiguent sans retenue.
Entre le capitaine, les membres de l’équipage et les passagers, il s’était ainsi noué un lien charnel qui obligeait autant le capitaine que ceux dont il avait la charge. Le capitaine, qui n’avait pas à multiplier des promesses irréalistes, était le garant de la bonne marche du vaisseau, de l’efficacité de l’équipage et de la sécurité des passagers. Cela n’était pas toujours facile. Le capitaine pouvait, à certains moments, commettre des fautes, les membres de l’équipage pouvaient se montrer plus ou moins attentifs – tant aux ordres du capitaine qu’aux désirs des passagers – et les passagers eux-mêmes pouvaient ne pas comprendre les choix de navigation ni même la prochaine escale visée. Mais le bien commun que constituait une navigation aussi paisible que possible malgré les coups de vent inattendus et les houles fréquentes était l’objectif de tous. Ce lien a été rompu lorsqu’à la suite d’une mutinerie le capitaine qui voulait garder le cap a été pendu. Pour conduire le bâtiment un pilote a été choisi sur la base de ce qu’il annonçait vouloir faire. Comme les passagers se méfiaient des contraintes qu’il pourrait être amené à imposer, on a décidé de limiter la durée de son mandat. Mais, comme on voulait lui donner les moyens de fonctionner, on a décidé de désigner, pour le seconder pendant la durée de son exercice, certains passagers à qui l’on a délégué le pouvoir de faire fonctionner l’ensemble. Or, les membres de cet équipage précaire ont tous des idées bien arrêtées, qu’ils peuvent exprimer mais qui ne sont pas forcément cohérentes entre elles ; car ce sont tous des individualistes forcenés. Au lien personnel qui existait autrefois s’est substitué un lien qui se veut moral : les valeurs de la République. Mais ces « valeurs » ne sont en fait que des opinions qui, comme toutes les opinions, sont soumises aux caprices du moment et conduisent à un perpétuel sentiment de frustration.
Sur un esquif où nul n’avait renié ses racines chrétiennes, la mission du capitaine avait une dimension transcendante qui l’emportait sur toutes les contingences, lui donnant un pouvoir que l’on qualifiait d’absolu mais qui, en fait, lui permettait de dominer les aléas de la navigation. En tournant le dos à leurs traditions, les passagers ont donc décidé de déléguer leur pouvoir de choisir leur destination commune à des représentants qui ne reçoivent cependant aucun mandat impératif. Ces représentants, aussi éphémères que le pilote du moment, ont tous des idées personnelles qu’ils veulent imposer, ce qui les amène à se disputer publiquement en permanence. Ces idées ne sont pas forcément cohérentes entre elles ; elles ne sont pas non plus pérennes car, empreintes de subjectivité, elles sont soumises à toutes les émotions créées par les aléas des traversées. Le seul point commun à tous les membres de l’équipage est le souci de se faire reconduire à chaque changement d’équipage car appartenir à cette élite – autoproclamée – procure quelques privilèges nettement avantageux. Mais comme toute opinion est, par nature, versatile, il est rare qu’un équipage finisse la durée de son mandat avec une image aussi favorable qu’à son entrée en fonction. Il reste donc à chacun, pour retrouver son poste, de faire de nouvelles promesses encore plus démagogiques que les précédentes ou de retourner sa veste en fonction du sens du vent. De leur côté, les passagers qui sont trop contents d’avoir troqué la responsabilité de la navigation contre la possibilité de se reposer sur le pont supérieur entre deux danses endiablées au son d’une musique déstructurée dans l’un des salons outrageusement décorés, ne s’intéressent à la marche du navire qu’aux moments des renouvellements d’équipage.
Ce qui cependant caractérise les passagers de ce navire, c’est la grandeur de leur cœur qui n’a d’égal que la paresse de leur engagement. Chaque fois qu’ils aperçoivent sur la mer démontée une barque de naufragés, ils exigent de l’équipage d’aller les recueillir. Mais, comme entre eux ils ne sont d’accord sur rien, ils n’osent pas présenter à ces naufragés la destination qui est la leur. Bien au contraire, ne se sentant eux-mêmes pas sûrs de leur choix, ils les interrogent, leur donnant les mêmes pouvoirs de discussion. D’un côté leur grand cœur les conduit à alourdir le bateau au point que celui-ci enfonce à un stade où la ligne de flottaison finit par être menacée, et d’un autre côté leur absence de courage pour présenter leur objectif final conduit à accroître la zizanie interne. On déroule la passerelle pour ces nouveaux venus mais sous prétexte de ne pas les traumatiser, on ne se mélange pas à eux. Pour leur faire croire qu’on va les intégrer, en plus de leur donner voix au chapitre sur la marche du navire et le choix des escales, on leur accorde quelques avantages ponctuels que les passagers les plus anciens ont parfois bien du mal à comprendre. Mais, pour ne pas trop enfoncer le navire surchargé, on songe désormais à jeter à l’eau les passagers devenus trop vieux pour danser dignement.
Si, autrefois, le vaisseau fortement charpenté, bien entretenu et régulièrement mené naviguait en tête de la flotte, aujourd’hui le bâtiment bien fatigué se traîne en queue de peloton. Balloté par les flots, malmené par des vents contraires, agités par des passagers insatisfaits qui ne savent plus où ils en sont, conduit par des équipages successifs, disparates et de plus en plus éphémères, dont le souci principal est de tirer un profit individuel de leur situation, le bateau est en perdition. Il est à la merci d’un quelconque récif ou iceberg qu’il n’aura pas su voir à temps au point que chacun finit par se demander s’il y aura de la place pour tout le monde dans les canots de sauvetage. S’il veut échapper au naufrage et renouer avec l’exemplarité de sa navigation passée, il n’a qu’une solution : retrouver au plus tôt un vrai capitaine, stable, dégagé des rivalités égoïstes et qui pourra dès lors se consacrer entièrement à la poursuite du bien commun en s’appuyant selon les circonstances sur des personnes dévouées qui chercheront avant tout leur gloire dans la réussite de tous.
Illustration : « Chaque fois que j’ai été trop confiant, j’ai fait des erreurs, de grosses erreurs. » Emmanuel Macron, 18 février 2026, Brut India.
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