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Ouvrir la porte de lumière 

Patrick Burgan construit depuis plusieurs décennies une œuvre rayonnante qui fait éclater les catégories. Son imagination féconde l’incite à orchestrer les voix et à faire vocaliser les instruments.

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Ouvrir la porte de lumière 

Patrick Burgan (Grenoble, 17 mars 1960) commence ses études musicales au conservatoire de Toulouse. L’audition d’Arcana d’Edgard Varèse et des Métaboles d’Henri Dutilleux lui fait entrevoir les ressources expressives d’une modernité capable de se libérer de la tradition sans lui tourner obstinément le dos.

Après un brillant cursus universitaire en musicologie (CAPES en 1985, agrégation en 1986), il entre au CNSMD de Paris. Elève d’Ivo Malec, il obtient en 1988 un premier prix d’orchestration, puis en 1990 un premier prix de composition à l’unanimité qui lui ouvre l’accès au troisième cycle dans la classe de Gérard Grisey. La même année il reçoit les conseils de Franco Donatoni à l’Accademia musicale Chigiana de Sienne avant d’effectuer un stage d’informatique musicale à l’IRCAM avec Tristan Murail et Philippe Manoury.

Il accumule récompenses et distinctions : plusieurs fois lauréat de l’Institut de France et vainqueur de nombreux concours de composition, il est pensionnaire de la Casa de Velázquez à Madrid de 1992 à 1994, reçoit en 1996 le prix de la Fondation Simone et Cino del Duca et en 2000 le prix Claude Arrieu de la SACEM. Le Grand Prix SACEM de la musique symphonique couronne en 2008 l’ensemble de sa production régulièrement jouées à travers le monde. Maître de conférences associé à l’université de Toulouse, il y enseigne la composition et l’improvisation.

Spiritualité et sensualité

Tout comme Guillaume Connesson ou Anthony Girard, son système harmonique et son orchestration maitrisée conjuguant puissance et clarté le situent dans la lignée de l’école française : Vagues (1990), La traversée du Styx (1995), Sphères (2002), La chute de Lucifer (2009).

Sacré et profane se mêlent en son riche catalogue, reflétant les facettes multiples de l’humain, à l’instar de Francis Poulenc. Ainsi Audi coelum (1998), Les sept dernières paroles du Christ (1996), Stabat Mater (2001), Requiem (2004), Nativités (2005) voisinent avec Jeux de femmes (1989), 6 poèmes érotiques de Paul Verlaine pour soprano et flûte, Le plaisir originel (1999), mystère hystérique pour sept voix solistes a cappella, splendide opus contant l’histoire de l’humanité au-dessous de la ceinture, ou encore Les cris du C… (2011) sur des poèmes de Charles Collé, Théophile Gautier et Joseph Vasselier.

L’alliage du verbe et du son stimule à tel point son activité compositionnelle qu’il en arrive même à remplacer l’orchestre par des voix dans Het Zielebladje (l’âme-feuille), concerto pour flûte et 16 voix mixtes, dans Figures, concerto pour piano et chœur mixte ou encore dans L’Archipel des saisons, miniatures concertantes pour violoncelle et chœur.

C’est tout naturellement qu’il s’est tourné vers l’opéra avec La Source des images ou Narcisse exaucé (2000), conte lyrique sur un livret de Marc Blanchet. En 2006, le théâtre du Châtelet assure la création d’une foisonnante fantaisie, Peter Pan ou La Véritable Histoire de Wendy Moira Angela Darling, avec entre autres Marie-Christine Barrault, sous la direction de Claire Gibault. Enigma, dialogue lyrique d’après les Variations énigmatiques d’Éric-Emmanuel Schmitt, voit le jour en 2022 à l’Opéra-Théâtre de Metz puis à Montréal en 2024.

« Les textes sont pour moi un moteur essentiel »

« Bien avant d’apprendre la musique, je me souviens que j’écrivais des poèmes. C’est un art qui me parle énormément : surtout le rythme régulier, c’est-à-dire la même quantité de pieds à chaque phrase et les jeux sur la rime. Il y a dans un poème une musique extraordinaire et un jeu émotionnel quand vous anticipez par la rime ce qui va être dit. […] J’essaie de retrouver l’élan créateur primal et de lui donner, par la musique, ce qu’il aurait été si le poète avait été musicien.1 »

Un nouvel album rassemble l’essentiel de son corpus mélodique : Hugo, Rostand et Rilke s’y taillent la part du lion. Avec ses notes cristallines égrenées dans le silence, La Voix (Philippe Jaccottet) constitue une merveilleuse introduction au monde envoûtant de Patrick Burgan.

Son art délicat sertit les poèmes de Victor Hugo d’atmosphères idoines où la retenue succède à l’exubérance, l’agitation fébrile à la subtilité rêveuse. La scansion rythmique dynamise Le mot en une incantation virtuose échevelée. Oh ! quand je dors se transforme en vision extatique, Le Pont s’habille de fantastique, Rosemonde lorgne vers la valse galante, un ostinato digne de Rakhmaninov sous-tend Mors et Les bigarreaux empruntent au Sprechgesang.

Cyrano dans la lune, tiré de la pièce d’Edmond Rostand, illustre la scène de l’acte III où le héros détaille sept moyens de se rendre sur le satellite terrestre. Les mélodies pétillantes soulignent la gouaille ou la rêverie des répliques. Théâtral en diable, tour à tour survolté ou éthéré, le piano vole ici la vedette à la chanteuse.

Trilogie réussie, les Rilke Lieder, nimbés de mystère évocateur, jouent des contrastes et des fulgurances en dépeignant parc, nuages et oiseaux. La vocalité exigeante et le pianisme jouissif et joyeusement imitatif brossent ici des tableaux saisissants.

Complètent le programme : Prière (Hugo), avec violon obligé, Barcarolle, très classique étude-vocalise, un haiku japonais : Yuki Daruma (un bonhomme de neige solitaire écoute le bavardage des étoiles), La lune blanche (Verlaine) et Le Spectre de la rose (Gautier) que Burgan traite en récitatif intériorisé loin des élans romantiques berlioziens.

« Pour moi, la musique c’est d’abord le plaisir sensuel du son qui vous fait vibrer le tympan, comme le frisson érotique » avoue le compositeur. Pourtant, le coquin Sonnet pointu (Edmond Haraucourt), qui aurait pu conclure ce passionnant parcours mélodique par un clin d’œil égrillard et malicieux, souffre curieusement d’une interprétation d’une insondable platitude.

« On peut difficilement séparer la puissance sémantique de la force phonétique »

La prestation vocale d’Anne Warthmann, vaillamment secondée par la pianiste Ninon Hannecart-Ségal, révèle une fine musicienne. Mais si l’inspiration variée de Burgan sert admirablement des textes puissants, ce n’est guère le cas de la soprano. Partageant un défaut d’articulation commun à nombre de chanteurs de sa génération, elle demeure trop souvent incompréhensible. Sans diction efficace, comment rendre justice aux poètes ? Qu’il est frustrant de n’y entendre goutte ! L’auditeur est contraint de se référer au livret où les textes sont reproduits en petits caractères.

Néanmoins, la musique charnelle nous entraine grâce à un imaginaire en perpétuel éveil et une créativité s’efforçant d’aller toujours plus loin que le poème. Ouvrir la porte de l’univers sonore de Patrick Burgan, c’est recevoir une lumière vive et bienfaisante.

 

À écouter :  Patrick Burgan, La Voix, Anne Warthmann, soprano,  Ninon Hannecart-Ségal, piano,  Hector Burgan, violon, 1 CD Klarthe (sortie le 20 février 2026).

1. Entretien avec Simon Bernard, 31 octobre 2018.

Illustration : Patrick Burgan.


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