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La trajectoire des empires – I

Brillant professeur d’histoire médiévale, Gabriel Martinez Gros analyse dans ce livre la pensée d’Ibn Khaldoun, philosophe maghrébin du XIVe siècle et un des premiers sociologues de l’histoire. Selon celle-ci, l’Empire, c’est la paix, pour paraphraser Napoléon III.

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La trajectoire des empires – I

En effet, la question n’est pas celle de la répartition de la plus-value produite par les travailleurs mais celle de la légitimation cette répartition (Gabriel Martinez-Gros notant que c’est vrai pour les sociétés préindustrielles, où la croissance économique est très faible et ne se voit que sur plusieurs générations, mais c’est que c’est faux pour les sociétés industrielles). L’empire s’appuie sur une administration qui fonctionne grâce à des impôts, impôts qu’il faut prélever. Lever l’impôt se fait donc sur une population désarmée ne pouvant refuser celui qui a le monopole de la violence légitime et légitimante.

Cette théorie explique pourquoi un empire s’agrandit très vite avant de se stabiliser (une fois que son asabiya première s’est épuisée) et de s’effondrer (quand il n’a plus d’asabiya). Le terme arabe « asabiya » correspond en français à ce qui serait le lien unissant tous les membres d’une même communauté humaine, lien très fort dans des groupes « tribaux ». Les empires ont désarmé leur population, et donc son asabiya initiale, et ont besoin de recruter dans les marges « tribales » une nouvelle asabiya chez les populations non soumises à leur loi, et donc armées. En outre, l’empire doit avoir un cœur désarmé assez important pour créer une plus-value permettant de payer l’armée, recrutée de plus en plus dans les marges « barbares ».

Précisons quelque chose sur le terme barbare : il ne signifie pas sans culture ou sans État pour Ibn Khaldoun. Il signifie que la population en question est massivement armée et que la majorité des jeunes hommes peuvent être des guerriers. Par exemple, la Grèce antique est dans une situation barbare car tout citoyen est potentiellement un hoplite dans un état de guerre chronique entre des entités politiques (les cités) de la taille d’un département français.

Chute de l’empire perse

Puis Gabriel Martinez-Gros se livre à une synthèse de l’histoire de l’humanité via cette grille d’analyse. L’Assyrie a des traits impériaux : la conquête du Croissant Fertile, le désarmement des populations soumises, la captation des richesses vers le centre impérial. Mais l’Assyrie devra toujours batailler pour tenir son empire face à des révoltes incessantes qui finiront par l’engloutir. En outre, la guerre rassemble de larges contingents populaires assyriens et est un profit, non une charge. Dans la théorie d’Ibn Khaldoun, l’Assyrie est donc une asabiya en puissance d’empire comme le sont les royaumes combattants en Chine, les cités grecques face à l’empire perse, la Rome républicaine, les Arabes durant leur expansion ou les Francs avant Charlemagne.

La Perse gagne dans les luttes pour le contrôle de l’empire potentiel du Proche-Orient et situe le cœur culturel de son empire dans la Babylonie ; Gabriel Martinez-Gros note de manière intéressante que la culture de l’empire perse est massivement babylonienne (écriture araméenne en lettres cunéiformes) sur un mécanisme connu par l’aphorisme « la Grèce conquise conquit son féroce vainqueur » concernant l’empire romain. Dans ce mécanisme l’empire adopte culturellement la langue des sédentaires conquis et garde comme langue de pouvoir la langue de l’asabiya conquérante. L’échec de l’empire perse à conquérir la Grèce est dans ce cadre lu comme l’épuisement de la logique conquérante de la Perse qui fonctionne désormais comme un cœur impérial sédentaire face à une série de cités-états grecques formant des entités barbares à sa frontière. En effet, quand on lit Thucydide ou Xénophon, on voit que l’empire perse se borne à financer les cités grecques, pour empêcher que l’une d’entre elles ne devienne hégémonique, et recrute de plus en plus de mercenaires grecs dans une dynamique qui fait penser à l’empire romain finissant ou à la chine des Hans face aux Huns. Puis les rois de Macédoine unifient la Grèce en la conquérant et la lancent à la conquête de l’empire perse (conquête aisée, ce qui est souvent le cas des conquêtes des empires par une nouvelle asabiya quand il n’y a pas d’asabiya rivale).

Chinois et Romains

Les monarchies hellénistiques sont certes divisées en plusieurs entités politiques mais elles correspondent aussi à la définition de l’empire. En effet, on retrouve une violence militaire limitée à un groupe restreint et spécifique (les macédoniens/ grecs) par rapport à des populations soumises s’occupant en partie de l’administration et des charges productives avec une séparation nette (le fait que Cléopâtre sache parler l’égyptien en plus du grec était vu comme remarquable). Très vite, les monarchies hellénistiques sont confrontées à deux nouvelles asabiyas : à l’est, une asabiya iranienne, les Parthes (les peuples conquis peuvent vite sécréter de nouvelles asabiyas sur les marges du nouvel empire), conquiert Iran puis Mésopotamie ; à l’ouest, Rome et Carthage se livrent une lutte à mort pendant 50 ans sur les territoires jusque-là vierges de domination étatique centralisée de la Méditerranée occidentale, avant que Rome ne conquiert les royaumes hellénistiques en huit ans (tout en hésitant pendant un siècle et demi à les absorber). Rome a tous les traits de l’empire : la division entre une part productive (la Méditerranée orientale) et une part tribale (la Méditerranée occidentale) – sans que cette division soit une règle absolue –, la langue de la culture (le grec) et la langue du commandement (le latin), la fin des conquêtes et le passage à une logique défensive. En Chine, la période d’intense militarisation de la société des Royaumes combattants prend fin avec Qin Shin Huangdi qui construit la grande muraille. Rapidement l’armée chinoise devient fortement composée de mercenaires barbares (les Xiongnu, soit nos Huns) et arrête les conquêtes.

Puis les empires chinois et romains finissent par décliner car la croissance économique trop faible rend de plus en plus difficile le financement des armées mercenaires barbares et leur maintien à des fonctions purement militaires (en outre des épidémies jouent un rôle très bien explicité par l’ouvrage Comment l’Empire romain s’est effondré de Kyle Harper). Si en Chine la prise de pouvoir par les Tang, dynastie en bonne partie originaire d’Asie Centrale et y menant un programme expansionniste, amène à une relève d’asabiya, l’histoire de la suite de l’empire romain (et, à la marge, de la Perse sassanide) devient assez différente. En effet, la part la plus productive de l’empire romain (l’Orient) reste au début dans l’empire alors que l’Occident est conquis par des asabiyas barbares (Francs, Wisigoths, Vandales). L’empire romain d’Orient et la Perse sassanide tentent de gérer leur déclin par une pression fiscale augmentée et une tentative de relancer des guerres de conquête l’un sur l’autre. Cela les épuise et une asabiya de la péninsule arabique établit le califat omeyyade, qui occupe l’espace de la Perse sassanide et une partie de l’empire romain, une autre partie survivant sous la forme de l’empire byzantin, et la part septentrionale de la Méditérannée occidentale devenant un des éléments de l’Europe occidentale.

Avant de continuer notre trajet dans un second article, nous pouvons déjà voir que ce modèle se montre robuste et arrive à assez bien expliquer l’histoire d’une bonne partie de l’humanité, notamment dans les zones de plus grande densité humaine. Mais alors, pourquoi ce modèle nous paraît-il si étranger ? La réponse tient dans la trajectoire singulière qu’a connue l’Europe après l’effondrement de l’empire de Charlemagne que nous examinerons le mois prochain.

 

Illustration : Darius III, l’empereur sans farepadishah (cf. article L’impact du soulèvement iranien sur la civilisation occidentale) dominé par les barbares macédoniens à l’asabiya vigoureuse.

 

Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent. Seuil, 2014, 224 p., 20 €

 


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