Cet adolescent, sujet à des fugues, ayant quitté la maison familiale le matin du 20 novembre, ne s’est pas rendu en classe. Les parents, sans nouvelles durant plusieurs jours, traversent une période de grande angoisse. Le 25, Mme Daudet remarque un entrefilet dans Le Petit Parisien signalant que, la veille, « un inconnu âgé d’environ 18 ans » a été trouvé gravement blessé dans un taxi et est mort à Lariboisière. Elle envoie alors un ami de la famille vérifier s’il ne s’agirait pas de Philippe : c’est bien lui, dont la mort reste une énigme ; en effet, même si la police conclut finalement (mais après bien des manquements et des imprécisions non éclaircies) au suicide, les parents ne se rendent pas à cette explication, qu’ils avaient envisagée à l’annonce de la découverte du corps. Léon pense que l’on a voulu l’atteindre, par le biais de son enfant, en tant qu’homme politique.
Il attaque en justice les divers personnages mêlés à l’affaire, notamment un libraire véreux du nom de Le Flaouter, chez qui le jeune homme s’est rendu, et le chauffeur du taxi. Ce dernier le fait condamner. Daudet est emprisonné à La Santé mais s’en enfuit lors d’une évasion rocambolesque superbement montée par l’Action Française…
Qui était Philippe Daudet ?
« Philippe n’était pas un enfant normal », reconnut Léon Daudet dans L’Action française après le drame. « Un trouble nerveux le rongeait depuis quelques années, depuis une première fugue accomplie à l’âge de 12 ans et qui nous avait stupéfiés. » Les parents surveillent le plus étroitement possible leur fils mais ne lui ôtent pas leur confiance. Deux ans plus tard, de nouvelles alertes se précisent : le Dr Bernard, ami de la famille, décèle que l’état de Philippe « relève du mal comitial » (on se souvient qu’Alphonse Daudet est mort du tabès, forme de syphilis) et se révèle inquiet pour l’avenir…
Marthe Allard, Mme Daudet, la mère de Philippe, a écrit un livre à la mémoire de son fils, dans lequel elle ne cache pas ses tendances à la fugue mais montre combien, malgré cela, il était resté proche de ses parents, notamment de son père qu’il admirait beaucoup. Elle insiste sur le fait que Philippe paraissait plus que son âge. Un de ses professeurs à Louis-le-Grand, M. Buchenaud, le décrit « plus grand et plus développé que ne le comportait son âge », et son demi-frère, Charles (fils de Jeanne Hugo) le remarque aussi, dans les témoignages qui sont repris en fin de volume.
Nous avons également recueilli le témoignage d’une cousine de Philippe, Rose-Marie Perdoux de son nom de jeune fille, par l’intermédiaire de son fils Éric Delcroix. Rose-Marie fut très proche de Philippe puisque, sa sœur et elle ayant perdu leur mère, elles furent élevées par Marthe et Léon (« Rosette et Janine » sont évoquées dans le livre de Marthe). Alors qu’elle-même était née en 1904 et Philippe en 1909, elle le considérait de fait comme un grand frère, tant il était avancé pour son âge. Elle rappelait aussi sa sensibilité très vive et son profond attachement pour son père. Tous les témoignages cités convergent d’autre part pour montrer que Philippe était profondément croyant et ne pouvait songer au suicide.
La piste anarchiste
Georges Vidal, administrateur du Libertaire, affirme quelques jours après la découverte du corps de Philippe qu’il serait venu le trouver pour lui confier que, devenu anarchiste, il voulait commettre un attentat. L’avocat de Léon Daudet, Me Durnerin, citera à ce propos le témoignage d’une tante de Philippe, Mme Chauvelot, à qui il a confié « qu’il était disposé à se mêler aux milieux anarchistes pour chercher à découvrir les complots qui pouvaient être ourdis contre son père » (repris par Pierre Dominique).
Les anarchistes, comme l’Action française, estiment qu’il s’agit d’un assassinat dû à une bavure policière. Léon Daudet remarque bien des incohérences : contradictions du chauffeur de taxi, absence de balle dans le canon du pistolet, découverte suspecte de la douille dans le taxi dix jours plus tard, invraisemblances dans le récit de surveillance du 24 novembre par la police de la librairie de Le Flaouter… Mais qui est ce Le Flaouter ?
Anarchiste, tenancier d’une librairie dans laquelle s’est rendu Philippe, il prétend lui avoir fourni un revolver, à sa demande, puis avoir prévenu la police. André Colomer, lui-même alors anarchiste, l’accuse d’être indicateur. Condamné pour outrages aux bonnes mœurs en 1925, il quitte Paris pour la Bretagne et fait paraître un ouvrage au titre ronflant : Comment j’ai tué Philippe Daudet, qui n’apporte en fait aucun élément nouveau. Il affirme toujours son innocence à qui veut l’entendre (voir une allusion dans la biographie d’un autre anarchiste ami de Le Flaouter, Flanchec, maire de Douarnenez, par Le Boulanger). Il meurt à Vertou en 1981. Sur son rôle dans l’affaire Daudet, May Picqueray écrit alors dans Le Réfractaire de mai 1982 : « Il a emporté son secret. » Elle ne sait pas que celui-ci a sans doute pesé trop lourd au seuil de la mort…
Or Le Flaouter, au début des années 1920, est l’amant de Germaine Berton, jeune anarchiste qui a tenté d’assassiner Maurras, puis Léon Daudet, et a finalement tiré sur Marius Plateau, tué dans les locaux de l’AF le 22 janvier 1923 – crime dont elle sera acquittée. Le 1er novembre 1924, avant de tenter de se suicider, elle adresse une lettre à la grand-mère de Philippe Daudet en assurant l’avoir « serré dans ses bras ». Colomer, même s’il doute qu’elle l’ait connu, révèle qu’elle portait toujours sur elle un médaillon avec son portrait découpé dans un journal (cité dans le Dictionnaire du mouvement ouvrier de Maitron). Se peut-il que Le Flaouter ait décelé une attirance de sa maîtresse pour Philippe et en ait pris ombrage ? Curieusement, Germaine Berton se suicide le 4 juillet 1942, ayant appris la veille la mort de Léon Daudet, le 1er juillet précédent.
Anne Le Pape est l’auteur d’un Léon Daudet critique littéraire paru aux éditions de Flore en 2024.
Un aveu au seuil de la mort
Entretien avec Philippe Charlet. Propos recueillis par Anne Le Pape.
Philippe Charlet, qui êtes-vous ?
J’ai 72 ans, je suis de formation littéraire et juridique, j’ai exercé dans trois grands secteurs : la fonction publique, au ministère de la Défense, j’ai dirigé un établissement public de l’État, une chambre de commerce, et j’ai été cadre dirigeant dans l’industrie nucléaire, pharmaceutique et cimentière.
Quelle rencontre avez-vous faite qui vous a éclairé sur l’affaire Philippe Daudet, et dans quelles circonstances ?
J’avais de la famille en pays nantais, et je passais des vacances chez mon cousin chirurgien, qui recevait des ecclésiastiques à table ouverte – ceux-là pas franchement modernistes. L’un s’appelait l’abbé Francis Messager et avait été aumônier de l’hospice de Vertou. C’était quelqu’un d’extrêmement joyeux et équilibré, à la personnalité attachante, le plus agréable des convives.
Que vous a révélé l’abbé Messager ?
L’abbé Messager m’a raconté – ce devait être dans les années 1985-90, alors que l’abbé avait quitté ses fonctions à l’hospice de Vertou – qu’un jour il avait été appelé là-bas au chevet d’un homme qui voulait, non pas se confesser car il était anarchiste, mais lui parler. L’entretien a eu lieu dans une pièce où se trouvaient d’autres personnes, un voisin de lit et sa famille, donc sans aucune confidentialité. L’intéressé, qui s’appelait Le Flaouter, lui a avoué avoir tué Philippe Daudet.
Le Flaouter n’ayant pas révélé son secret sous le sceau de la confession, l’abbé pouvait effectivement en faire état. En a-t-il parlé à des responsables d’Action Française ?
Vous avez raison d’insister, l’abbé tenait beaucoup à rappeler le caractère public des aveux de Le Flaouter, qui avait lui-même bien précisé qu’il ne s’agissait aucunement d’une confession. Pourquoi a-t-il voulu se raconter ? Remords ? Besoin d’expliquer pour l’Histoire ? On ne le saura jamais.
À l’époque, l’abbé Messager, assez proche des milieux royalistes, leur a fait savoir ce qui lui avait été révélé. Le problème est que la raison invoquée par Le Flaouter était une question de rivalité à propos d’une femme, alors que Léon Daudet, s’il avait bien identifié l’auteur de l’assassinat, pensait que c’était sur commande de la Sûreté Générale. Le motif a jeté un froid…
Comment expliquez-vous – même si l’on entre là dans le domaine des suppositions – que Le Flaouter ayant tué Philippe Daudet a été couvert par la police, qui s’est évertuée à conclure au suicide ?
Le Flaouter était indicateur de police, un homme de sac et de corde. Il s’est borné ce jour-là à avouer son crime à l’abbé Messager, sans autre précision.
Illustration : Philippe Daudet à côté de son père, M. Léon Daudet (Instantané pris au cours d’une récente manifestation d’Action française). Le Petit Parisien, 3 décembre 1923
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