Trump abandonne le rêve ruineux de façonner le monde avec des valeurs, accompagnées d’une cohorte de militaires et de commerçants. Désormais, les États-Unis façonneront un monde marchand, avec une rigueur égale à la faiblesse qu’elle dévoile.
La Stratégie de Sécurité nationale publiée par la Maison Blanche début décembre a provoqué un ouragan de commentaires, en général méprisants et indignés. Certes, elle est rédigée dans un style grandiloquent et rompt avec les convenances diplomatiques en fustigeant certaines évolutions internes chez ses partenaires, et n’hésite pas à prédire l’« effacement civilisationnel » d’une Europe présentée comme favorisant l’immigration, comme abandonnant la liberté de pensée et d’expression et étouffant les identités nationales sous le poids de sa réglementation.
Notons au passage que ceux qui sont horrifiés par cette ingérence restaient très calmes, ou même approuvaient, quand l’Amérique, de Clinton à Obama et Biden, promouvait activement, par ses Fondations et par toutes sortes de programmes fédéraux, le catéchisme New Age d’indifférenciation sexuelle ou de promotion systématique des « minorités », et ce jusque chez les alliés européens. Le premier conseil que l’on peut donner, à tous d’ailleurs, c’est de ne pas intérioriser les problèmes et débats propres aux États-Unis : l’Amérique et sa société suivent des normes et des logiques très différentes de celles de l’Europe, les solutions aux problèmes ne sont pas transposables d’une rive à l’autre de l’Atlantique.
En particulier les partis de droite européens qui sont tentés de se référer au trumpisme, comme l’AfD allemande (façon caniche…) et parfois le RN français, devraient réfléchir, et s’inspirer plutôt de Giorgia Meloni, qui joue assez habilement de sa relation positive avec Washington – mais toujours pour défendre les intérêts italiens et sans s’américaniser.
C’est pourquoi je préfère procéder à « une analyse concrète d’un document concret », qui a d’ailleurs été rédigé par des responsables effectifs des questions de sécurité nationale, pas dans une officine d’Elon Musk. Quoi qu’on en pense, il est représentatif des orientations américaines actuelles. Première remarque : l’économie revient constamment, à la fois comme un facteur essentiel de puissance stratégique et comme un bastion à défendre à tout prix face aux concurrences déloyales de tout type et d’où qu’elles viennent. « L’économie américaine est la fondation de l’American Way of Life », proclame-t-on. C’est un retour aux sources : « The business of America is business », proclamait le président Coolidge dans les années 20. Même si l’expression « business » évoque pour les Américains beaucoup plus la morale calviniste de l’activité rédemptrice et de la richesse comme signe de l’élection divine que ce que l’on entend par ce mot dans nos banlieues…
Vouloir avant de pouvoir
Au-delà, le document souligne, assez justement, que depuis la fin de la Guerre froide les présidences successives avaient cru que les États-Unis pourraient dominer désormais le monde entier, au nom d’une vision mondialiste libérale, en pensant pouvoir imposer leurs valeurs partout. Programme ruineux et dépourvu d’une stratégie définissant des priorités claires par rapport à des moyens certes importants mais pas illimités. Il faut donc revenir à une stratégie définissant des objectifs réalistes et utiles et tenant compte des moyens disponibles.
Première question : que doivent vouloir les États-Unis, d’une façon générale ? Défendre leurs frontières et leur économie contre toutes les pratiques étrangères hostiles, du trafic de drogues à l’immigration et à la désinformation. Contrôler le plus possible et partout les matières premières, impératif essentiel bien éloigné de la « mondialisation libérale ». Maintenir leurs forces militaires au premier rang mondial. Défendre leur base industrielle et technologique, rester au premier rang de la recherche scientifique. Maintenir leur incomparable « Soft Power ». Et « restaurer la santé spirituelle et culturelle de l’Amérique » (pas vraiment original : on a connu ça dans les années 50, avec le McCarthysme).
Les grands principes sont ensuite appliqués aux différentes zones géographiques. Le Moyen Orient fait l’objet d’un étonnant irénisme, les conflits y seraient en voie de résolution (grâce à Trump), l’importance en matière énergétique de la région n’est plus centrale. On souligne en revanche son potentiel de développement économique. Cela rejoint en fait les aspirations des monarchies du Golfe, et les thèses du gouvernement israélien réduisant tous les problèmes à la lutte contre le terrorisme.
Pour l’Afrique, le programme est clair : substituer aux aides de toute nature un partenariat commercial et économique, favorable aux intérêts américains, avec les pays africains qui en valent la peine. Mais pas un mot sur les réalités géopolitiques, y compris l’implantation chinoise. Tout cela paraît relever d’un optimisme marchand assez illusoire.
Une défense prudente
En ce qui concerne l’Asie-Pacifique, la priorité est clairement de rétablir l’équilibre commercial et économique avec la Chine, mais dans une perspective qui n’exclut pas la coopération à long terme. Le deuxième axe est d’assurer la sécurité de Taïwan, pour deux raisons : à cause de son importance dans le domaine des micro-processeurs, et à cause de sa position stratégique (elle empêche le contrôle unilatéral par Pékin de la mer de Chine du Sud, par laquelle transite un tiers du trafic maritime mondial). Les alliés dans la région, dont le Japon et l’Australie, sont priés d’augmenter sérieusement leur effort militaire. Franchement rien de tout cela n’est nouveau, et aucun gouvernement américain n’a dit ou ne dirait autre chose. Le texte est d’ailleurs plutôt prudent : il ne prétend pas exclure tout changement dans le statut de Taïwan, mais tout changement « unilatéral », ce qui est la position américaine depuis la visite de Nixon en Chine en 1972.
Pour l’Europe, c’est le passage qui a déclenché ici le plus de critiques. Mais il ne s’agit pas du tout d’un abandon. L’importance du Vieux Continent pour Washington et l’engagement américain dans tous les domaines, de l’économie à l’idéologie sont clairement rappelés. Le document est assez réaliste : la guerre d’Ukraine provoque de graves problèmes économiques et des tensions politiques internes, il faut « rétablir des conditions de stabilité en Europe et de stabilité stratégique avec la Russie », l’OTAN n’est pas appelée à s’élargir sans limites, les Européens doivent prendre en mains leur défense et assumer son coût, tout en restant étroitement liés aux Etats-Unis.
Tout cela n’est pas agréable à lire, mais appeler les Européens à se dresser contre le prétendu abandon américain tout en organisant la défense face à Moscou en subordination totale à l’OTAN (cf. « Comment les armées préparent les scénarios d’un choc avec la Russie », Le Figaro du 20 décembre) est profondément contradictoire – et risible pour les Russes.
Des ambitions revues à la baisse
Mais le cœur du document, c’est l’Hémisphère occidental, comme un mois plus tard, le 3 janvier, l’opération visant la prise de contrôle du Venezuela et de son pétrole devait le démontrer : « Les États-Unis doivent être prédominants dans l’Hémisphère occidental comme une condition de leur sécurité et de leur prospérité – une condition qui nous autorise à nous imposer avec confiance où et quand nous en avons besoin dans la région ». (Cela pourrait maintenant concerner le Groenland, où les Américains sont de fait déjà les maîtres depuis la dernière guerre).
Et pour tout cela il faut éliminer, dans les deux Amériques, toute influence extérieure dans les domaines sensibles, y compris les ports et les infrastructures. Une « doctrine Monroe » XXL ! Cet impérialisme est évidemment récurrent dans l’histoire américaine, mais désormais il se durcit. La mondialisation libérale triomphante, le « New World Order » annoncé par George Bush le père, c’est fini. En fait nous avons affaire à une « Forteresse Amérique » obligée de battre en retraite par rapport à ses ambitions globales des années 1990 – et d’autant plus brutale. Et toute forteresse a besoin d’un glacis : ce sera, vu de Washington, le rôle de l’Europe…
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