La visite officielle de Cyril Ramaphosa au Zimbabwe, le 28 août 2025, avait tout d’un rendez-vous diplomatique classique. Accueilli par son alter ego Emmerson Mnangagwa, le président sud-africain a ouvert la 115e édition du Salon agricole d’Harare, rendez-vous majeur pour l’économie régionale. Mais ce qui devait être une célébration des coopérations commerciales a vite pris une tournure politique.
Dans son discours, le président sud-africain a salué la réforme agraire, initiée par feu le président Robert Mugabe au tournant des années 2000, déclenchant une onde de choc jusque dans son propre pays. Une réforme qui a ruiné l’ancienne Rhodésie du Sud, grenier à blé de l’Afrique australe.
Une réforme agraire ruineuse
À l’indépendance du Zimbabwe en 1980, l’héritage colonial était criant : près de 60 % des meilleures terres agricoles appartenaient encore à la minorité blanche (« Rhodies »), alors que la majorité noire, appauvrie et marginalisée, était cantonnée à des terres infertiles depuis la colonisation du pays débutée par les Britanniques au XIXe siècle. Nouveau dirigeant du pays, « Comrade Bob’ » Robert Mugabe, auréolé de son combat de libération, décide de faire de la redistribution foncière une cause nationale. Pour Mugabe, il s’agissait autant d’une justice historique que d’une nécessité économique. Il exhorte même les Sud-Rhodésiens à rester et l’aider à développer le pays, maintenant un gouvernement multiracial pour apaiser les tensions encore vives entre les deux communautés.
Très vite, le régime devient de plus en plus autoritaire et montre peu de sympathie pour les principes démocratiques édictés par les accords de Lancaster qui ont mis fin à la République de Rhodésie du Sud, colonie affranchie de Londres en 1965. Les ministres blancs du gouvernement sont chassés, l’opposition, rendue minoritaire, et quelques massacres ethniques plus tard, le président Mugabe décide d’initier une seconde politique drastique de redistribution des terres afin de stopper la chute de l’économie zimbabwéenne survenue dans les années 1990. « La plupart des terres commerciales productives et des grandes exploitations agricoles du pays appartenaient à des Blancs », a rappelé Cyril Ramaphosa, semblant oublier quelles furent les conséquences de cette décision.
La réforme, appliquée brutalement à partir de 2000, va prendre la forme de confiscations violentes. Des milliers d’agriculteurs blancs furent expropriés, souvent dans le sang, remplacés par des Africains sans expérience, les meilleures terres attribuées aux cadres du ZANU-PF (parti au pouvoir) qui s’empressent de piller les fermes. Résultat : la production agricole s’effondra, l’économie du pays sombra dans l’hyperinflation et des millions de Zimbabwéens basculèrent dans la famine. La « réparation » se transforme en catastrophe nationale. La population du « Zim’ » rejettera même son projet à 55 % des votes lors d’un référendum, contraignant Mugabe à passer en force et pointer les « Rhodies », les accusant d’être responsable de cet échec.
Avec la culture du tabac qui s’écroule, cet effondrement touche tout l’ensemble de l’économie : entre 2000 (PIB d’environ 7,4 milliards USD) et 2005 (PIB d’environ 3,4 milliards USD), la production industrielle dégringole, entraînant la fermeture de 700 entreprises et une contraction de la production de 10,5 % en 2001 et 17,5 % en 2002. Cinq ans plus tard, l’inflation a atteint des niveaux stratosphériques (plus de 100 000 %), le chômage a frappé 80 % de la population, le Zim’s dollar dévalué et 75 % des enfants privés d’accès régulier à l’école.
La réforme a rapidement pris un tournant racial quand le Président Mugabe n’a pas hésité à tenir des propos qui lui ont valu une condamnation unanime de la communauté internationale. « Notre parti doit continuer de faire entrer la peur dans le cœur de l’homme blanc, notre véritable ennemi », « Le seul homme blanc que vous pouvez croire est l’homme blanc mort », déclare le dirigeant zimbabwéen. Face à lui, et toujours aussi populaire, Ian Smith, charismatique Premier ministre sud-rhodésien (1964-1979), exploitant agricole, qui reprit son bâton politique et mena une politique de contestation de Robert Mubage qu’il traitait de « gangster mentalement dérangé ». Les tensions raciales provoquent le départ des « Rhodies », réduits en 2002 à 50 000 personnes (contre 300 000 en 1970) et continuèrent jusqu’à son renversement en 2017.
L’opposition afrikaner vent-debout contre Ramaphosa
En louant cette réforme, Ramaphosa a réveillé de vieilles fractures. Son parti, l’African National Congress (ANC), porte-lui aussi la promesse d’une redistribution foncière qui n’a jamais été réglée depuis que la majorité noire est au pouvoir (1994). La question de « l’expropriation sans compensation », prévue par une loi récemment votée en mars dernier, crispe déjà le pays.
La question agraire en Afrique du Sud touche à une plaie toujours ouverte : celle de l’apartheid. Si la redistribution est perçue comme une justice par beaucoup de Sud-Africains noirs, elle nourrit aussi une inquiétude croissante au sein de la minorité afrikaner. Depuis plusieurs années, les fermiers blancs dénoncent une vague de violences ciblées, parfois qualifiées de « farm murders », qui renforcent le climat d’angoisse.
À cela s’ajoutent les discours incendiaires de Julius Malema, leader des Economic Freedom Fighters (EFF), qui appelle sans détour à « prendre les terres sans compensation » et cible ouvertement les Blancs avec sa chanson au titre sans équivoque « Kill the farmer, Kill the Boer ! ». Ces propos nourrissent un climat de ressentiment et d’hostilité, où la frontière entre justice sociale et revanche raciale devient de plus en plus floue (35 % des Sud-Africains blancs déclarent avoir été au moins une fois victime de racisme, selon une étude du Washington Post/Kaiser Family Foundation/Harvard University).
Ces tensions, dans un pays qui a connu une politique de ségrégation raciale entre 1948 et 1994, ont conduit la minorité afrikaner à se refermer sur elle-même, une partie réfugiée dans des enclaves (qui n’acceptent pas le moindre Africain noir dans leurs murs) ou à promouvoir le principe de sécession de la province du Cap (où ils sont majoritairement regroupés). D’autres ont choisi la voie de l’exil vers les États-Unis, aguichés par les promesses d’un avenir meilleur de Donald Trump – promesses qui ont d’ailleurs relancé le débat racial au sein de la « nation arc-en-ciel ».
Willie Aucamp, porte-parole de l’Alliance Démocratique (DA), n’a pas mâché ses mots : « La DA condamne et rejette les éloges de Ramaphosa pour un processus qui a laissé le Zimbabwe en ruines, détruisant son économie, ses relations extérieures et créant la famine pour sa population. ». Pour le député (dont le père a été un des grands ténors de l’extrême-droite afrikaner), glorifier le modèle zimbabwéen revient à préparer le terrain à une confiscation massive des terres sud-africaines : « Ramaphosa tente de dissimuler la catastrophe au Zimbabwe afin de relancer le programme d’expropriation foncière de l’ANC », a affirmé publiquement cet élu du premier parti d’opposition à l’ANC, membre du gouvernement d’unité nationale (dans lequel figure également l’extrême-droite afrikaner).
Quelques jours avant sa visite au Zimbabwe, la conférence sur le dialogue national initiée par le président sud-africain a tourné à la catastrophe avec le départ tonitruant des lobbys et groupe de pression des principaux syndicaux afrikaners (AfriForum et Solidarity) accusés par Cyril Ramaphosa d’être « antipatriotiques » et d’avoir provoqué la rupture diplomatique entre Pretoria et Washington en semant la peur au sujet de la loi sud-africaine sur l’expropriation. Des propos faisant échos à ceux de Mugabe en son temps.
Et si l’Afrique du Sud basculait ?
L’agriculture sud-africaine demeure un pilier robuste du pays et du continent : les exportations agricoles sont passées de 2 milliards USD en 2001 à près de 14 milliards USD en 2024, et 220 milliards de rands (environ 12, 3 milliards USD) de financements bancaires soutiennent le secteur agricole dont la majorité des terres appartient toujours à la minorité afrikaner. De quoi stabiliser l’Afrique du Sud. Mais, selon une étude (2024) du South African Journal of Development Studies, l’expropriation sans compensation (EWC) pourrait détériorer cette sécurité alimentaire pour la région, entraîner des pertes d’emploi, et freiner la croissance économique, notamment si les bénéficiaires manquent de formation ou de ressources agricoles.
La Financial and Fiscal Commission (2016) a mis en garde par le passé des dangers d’une telle réforme : dans certaines provinces, la conversion des exploitations en fermes redistribuées a déjà entraîné une baisse de production agricole de 79 % en moyenne, et une perte d’emplois de 84 % – certaines régions comme le KwaZulu afficheraient jusqu’à 94 % de pertes d’emplois agricole (région elle aussi dans le viseur de l’ANC qui souhaite l’abrogation de l’Ingonyama Trust, propriété du monarque des Zoulous et qui protège 30 % des terres arables de la province). En outre, la préservation des droits de propriété est jugée cruciale : le syndicat AgriSA avertit que le nouveau cadre légal mettrait en péril la durabilité agricole et la sécurité alimentaire si les propriétés privées ne sont plus sécurisées. L’Alliance Démocratique a insisté sur l’obligation d’une réforme encadrée : « La réparation doit se faire dans le respect de la Constitution et de l’État de droit, ce que l’expropriation sans indemnisation ne respecte pas », martèle Willie Aucamp.
L’Afrique du Sud, devenu le vilain canard des BRICS+ (alors qu’il en a été pourtant le moteur) avec un chômage croissant (33 % de la population touchée selon les chiffres publiés en août de cette année) et des taxes douanières américaines à hauteur de 30 % (imposées par Washington en réponse à la discrimination contre les Afrikaners), vit sous « l’état de catastrophe nationale », selon les mots du président sud-africain. L’éloge imprudent de Cyril Ramaphosa au Zimbabwe a rappelé à quel point la question foncière reste une bombe à retardement dans la région.
Entre réparation des injustices historiques et le risque d’un effondrement économique, l’Afrique du Sud marche désormais sur un fil : la nation de Nelson Mandela pourrait basculer à tout moment dans une guerre civile et raciale.
Illustration : « Le dialogue national est une chance pour tous les Sud-Africains, de tous horizons, de se rassembler et de contribuer à façonner le prochain chapitre de notre démocratie » : du Macron dans le texte… et dans les faits.
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