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Le choix du 19 mars : une décision terrible

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Le choix du 19 mars : une décision terrible

Tribune du général (2S) Claude-Denis Mouton sur le choix de la date du 19 mars 1962, comme celle du cessez-le-feu en Algérie. Une décision qui va à l’encontre de la vérité.

J’ai du manquer un épisode, mais j’avais retenu que le 7 novembre 2001, le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants poursuivrait le processus législatif si la proposition de loi visant à retenir le 19 mars comme date de commémoration et de recueillement des victimes militaires et civiles de la guerre d’Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc était agréée par 70% des députés. Or, le 22 janvier 2002, 58% des députés présents, soit 48% de l’assemblée, se prononcèrent favorablement. Aussi, le gouvernement, honorant sa parole, décida-t-il de ne pas transmettre pour examen le projet adopté en dessous du seuil fixé au Sénat.

Et voilà que onze années plus tard, en faisant l’économie d’un nouvel examen par l’assemblée nationale – ce qui me laisse perplexe, dubitatif et me conduit à prendre désormais un recul vis-à-vis de ce qui peut être décidé- le Sénat reprend à son compte la proposition et vote favorablement pour officialiser la date du 19 mars : date hautement discutable pour tous ceux qui sont dotés de discernement alors que d’aucuns la jugent seule date significative. L’immense majorité des associations d’anciens combattants, de patriotes et d’anciens militaires ont fait savoir officiellement qu’elle ne se rendrait pas à cette manifestation commémorative.

Si la date du 5 décembre fut officialisée en 2003, pour couper court aux deux manifestations officielles, le 19 mars et 16 octobre, qui recevaient égalité de traitement, après le refus du Président Mitterrand de retenir la funeste date du 19 mars, cette dernière put paraître fantaisiste ou venue de nulle part, mais elle avait le mérite d’être neutre et coupait court à la polémique entretenue des dizaines d’années en l’absence de volonté politique de trancher des gouvernements successifs.

Les esprits qui s’attachent encore à voir, dans la signature des accords d’Evian, la fin de la guerre d’Algérie, font une fixation insultante à l’égard de la mémoire et de l’histoire qu’ils arrangent, verrouillent et surveillent tant ils souhaitent que la majorité s’y conforme.

Ce qui a été signé, ce ne sont que « des accords de chiffons » selon la formule de Georges-Marc Benamou, peu suspect de dérives droitières. Les 111 articles fixés dans les 16 chapitres d’un texte de 92 pages n’ont pas été respectés. Objectivement ce cessez- le-feu fut un leurre. Ce ne fut pas un cessez le feu puisque ce ne fut pas un cessez le sang !

Les représentants français à Evian se faisaient-ils des illusions ?

Les émissaires du GPRA qui ne représentaient ni Ben Bella ni Boumediene, furent rapidement désavoués et écartés dès le 7 août, Boumediene qualifiant ces accords de « pacte néo colonial ».

Les accords ne seront ni ratifiés par l’Etat algérien, ni publiés dans son journal officiel et encore moins appliqués puisque dès mai 1962, au congrès de Tripoli, le comité national de la révolution algérienne accepta le principe de la remise à plat.

Je ne sais si, comme le confia Ben Bella, le GPRA contraignit le général de Gaulle « à manger son képi », mais ce dernier estima, en conseil des ministres, le 21 février, que « c’était une chose honorable ». Le 18 juillet il déclara « à part quelques enlèvements, les choses se passent à peu près convenablement ». Enfin dans ses mémoires, malgré le recul, il écrivit « il s’y trouve ce que nous avons voulons qu’il y soit ».

Revenons à l’Algérie française. Des 132 années de présence sur cette partie d’Afrique du nord désignée du nom d’Algérie dès le 14 octobre 1839, aucun aspect positif de notre présence ne peut être enregistré selon certains, alors les anciens ont défriché, drainé, asséché, fertilisé une terre délaissée depuis des siècles. Ils ont construit des villes modernes, développé l’agriculture, mis en place l’industrie, aménagé des infrastructures portuaires puis aéroportuaires, élevé des dizaines de barrages, érigé des phares, installé un réseau routier et ferroviaire, implanté un réseau de postes et télécommunications, développé le gaz et l’électricité domestiques, exploité les gisements d’hydrocarbures, apporté la médecine et la scolarisation pour laquelle un fils d’instituteur kabyle déclara qu’ « elle avait fait faire aux Arabes un bond de mille ans » et que le caïd de M’Choumèche, Hadj Sadok, perdit la vie en s’interposant pour sauver celle de l’instituteur Guy Monnerot qui « venait apprendre à lire à nos gosses ».

Cela se déroulait dans un autobus circulant dans les gorges de Tighanimine le 1er novembre 1954.

Cet événement fut un des sept drames qui endeuillèrent, en ce jour de fête religieuse, l’Algérie avec le déclenchement de la rébellion. Connue sous l’appellation de Toussaint rouge, ce fut le début de huit années de guerre qualifiée officiellement d’événements et marquée par le terrorisme avec les attentats lâches et aveugles, les tueries sauvages caractérisées par les rituels de mutilations barbares allant de l’égorgement à l’énucléation en passant par l’émasculation.

En réponse, d’autres exactions furent commises dans un climat répressif. L’armée fut contrainte à une guerre totale où le choix n’était plus entre le bien et le mal, mais entre « le mal et le pire ». Les autorités politiques confièrent notamment aux militaires des missions qui relevaient habituellement de la compétence de la police et sortaient totalement du cadre de leurs missions spécifiques. Bien entendu les bonnes consciences n’ont retenu que les torts du côté de nos forces, accordant crédit à toutes sortes d’accusations et soumettant l’armée à un continuel procès médiatique.

En effet, les anciens partisans de l’indépendance, les ténors du combat anti colonial, les indécrottables godillots soviétiques, les porteurs de valise que Jacques Soustelle qualifiait de « collabos », les anti militaristes frénétiques, les pacifistes obsédés, les objecteurs consciencieux, les grades consciences progressistes, intellectuelles, artistiques, religieuses, sans oublier les impénitentes militantes du FLN, « endoctrinées jusqu’à la racine des cheveux », ces « porteuses de feu » de la Cafétéria, du coq hardi, de l’Otomatic, tous continuent à entretenir une histoire qu’ils ont arrangée, dénaturée et manipulée et réclament notre repentance !

Avec le 19 mars, ils veulent occulter la victoire militaire de nos armées, le refus de l’accueil des harkis désarmés dont plus de cent mille furent massacrés dans des conditions insoutenables alors que ceux qui furent sauvés, malgré les ordres officiels, connurent des conditions d’enfermement immondes. Ils voudraient faire oublier également les ignobles tribulations des rapatriés, ces pieds noirs qui après le choix entre « la valise et le cercueil » découvrirent qu’ils étaient indésirables : Français à part entière, ils se découvrirent au terme de leur exode « entièrement à part ». Enfin, ils voudraient effacer les disparitions d’européens et de soldats, les spoliations, les saccages et surtout la fusillade de la rue d’Isly et les massacres d’Oran.

Vouloir imposer la date du 19 mars, c’est faire peu de cas de la vérité historique, manquer à la fois de discernement et de la plus élémentaire correction à l’égard de tous ceux qui sont heurtés qu’on puisse retenir une date antérieure à l’abandon, au malheur, au drame, au martyre des leurs. Comment peut-on faire son deuil avant l’épreuve que la mémoire remet en souvenir tous les ans.

Cette date représente une porte que l’on ferme, que l’on verrouille et que l’on calfeutre afin de mieux étouffer les cris des victimes qui succombent derrière.

Cette date ne correspond pas à un cessez-le-feu puisqu’il n’a pas été suivi d’ « un cessez-le-sang ».

Cette date n’a été qu’une victoire titrée en première page d’un certain quotidien.

Cette date ne représente pas la fin d’un livre qu’on referme : il subsiste des pages qui ne sont pas blanches. Elles sont rouges du sang de tous ceux qui se succèdent sur d’interminables listes qui resteront incomplètes à tout jamais.

Cette date a été retenue officiellement car certains n’ont pas l’intention de poursuivre la lecture ou, plutôt il leur est insupportable de feuilleter ces pages sanguinolentes et poisseuses. Ils préfèrent refermer le livre à ce 19 mars, fête de Saint Joseph.

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