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Abolir les lois scélérates [PM]

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Abolir les lois scélérates [PM]

Au mépris de la liberté d’expression, le délit d’opinion a été réinscrit dans notre droit par une série de lois : Pleven en 1972, Gayssot en 1990, Taubira en 2001, Perben II et loi créant la Halde en 2004. Aujourd’hui, Christiane Taubira menace d’aggraver les atteintes à la liberté d’expression.

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Onze janvier 2015 : à la suite du triple attentat islamiste ayant fait en trois jours dix-sept morts, dont plusieurs collaborateurs de Charlie Hebdo, 4 millions de Français descendent dans la rue pour défendre la liberté d’expression. 5 février, trois petites semaines plus tard : l’écrivain Renaud Camus comparaît devant la 7e chambre de la Cour d’Appel de Paris pour des propos tenus le 18 décembre 2010 aux Assises sur l’islamisation, à Paris, où il avait développé son concept de « grand remplacement ». Le crime qui lui est reproché par le MRAP ? L’ « incitation à la haine raciale » pour avoir dénoncé les « voyous » des banlieues assimilés par la ligue de vertu antiraciste, en dépit de l’exactitude des propos, aux musulmans. La peine de Renaud Camus sera évidemment confirmée le 19 mars prochain, il n’est pas besoin d’être madame Irma pour le deviner : « à observer à cet instant-là le visage des trois magistrats, c’est bien, en effet, l’impression que chacun a dans la salle », conclut le journaliste de L’Express qui, relatant les débats, ne semble pas s’en formaliser outre mesure. Le 18 février 2011, Eric Zemmour avait de même été condamné à la demande de SOS Racisme, de la Licra et du MRAP pour « incitation à la discrimination raciale » pour des propos tenus à la télévision qui avaient, selon les juges de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, « dépassé les limites autorisées du droit à la liberté d’expression ».

Une société française schizophrène

Telle est la schizophrénie qui frappe la société française : revendiquer la liberté d’expression comme un fondement du vivre-ensemble tout en cautionnant à l’encontre de dissidents des procès qui réduisent cette même liberté d’expression comme peau de chagrin. La constitutionnaliste Anne-Marie Le Pourhiet constatait le 15 mars 2013 à l’émission de Frédéric Taddeï Ce soir ou jamais, diffusée sur France 2, que la loi du 29 juillet 1881, consacrant la liberté de la presse, « est devenue une espèce de bréviaire totalitaire ». Et ce, avec le concours de la presse elle-même qui devrait la défendre bec et ongles. Rappelons cette « une » récente de Libération, tout à fait significative : « La liberté d’expression sans Eric Zemmour », après la décision, prise par i-Télé, de mettre fin au contrat du chroniqueur pour des propos qu’il n’avait d’ailleurs pas tenus. Et l’ancien quotidien maoïste de justifier, au nom du capitalisme, le droit pour une chaîne privée de ne pas refléter la diversité des opinions : « Le choix de donner, ou de ne pas donner, la parole à M. Zemmour est un choix éditorial qui n’a rien à voir avec la liberté d’expression » (Libération du 18 décembre).

Quant à l’émission de Frédéric Taddeï, qui invite sur le plateau des intervenants qu’on ne voit nulle part ailleurs, elle est sans cesse menacée par la bien-pensance, qui a failli avoir sa peau. Bruno Roger-Petit, chroniqueur au Plus, propriété de L’Obs, s’était même scandalisé de la tenue de l’émission du 15 mars 2013 parce qu’Anne Le Pourhiet y était invitée en dépit de son « conservatisme ultra », le journaliste évoquant « le problème que posent les invitations de Taddéi à ce genre de personnalités extrémistes auxquelles il sert sur un plateau les moyens de pervertir le débat démocratique. »

Tout est dit : ce qui menace la démocratie, c’est la liberté d’expression elle-même, à laquelle il conviendrait d’autant plus d’imposer des limites que celles-ci sont dictées par le Bien que la démocratie a précisément pour objet d’incarner. Oui, la liberté d’expression telle que la définissait à l’origine la loi du 29 juillet 1881 est une menace constante car elle est un outil entre les mains de ceux qui veulent « pervertir » l’ordre moral démocratique. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » : le vieux slogan révolutionnaire a recouvré toute son actualité. Car si la « tyrannie associative », qui nourrit les procès en sorcellerie des « groupes d’oppression », selon le mot de Philippe Muray, est bien une conséquence du délitement individualiste de la République en communautarismes, c’est l’alliance de ceux-ci avec l’ordre moral démocratique qui a abouti, dans un mouvement qui touche du reste l’Europe, comme le rappelait Anne Le Pourhiet dans le Compte rendu de la mission d’information sur les questions mémorielles (2008), au nom de l’universalisme des valeurs démocratiques, à brider une liberté aux noms de « phobies » successives qui en disent plus long sur l’obsession purificatrice de ceux qui veulent les réprimer que sur les dérives de ceux qui les exprimeraient.

L’arsenal législatif toujours plus fourni

L’accumulation depuis plus de quarante ans de « lois scélérates » – 1972 : loi Pleven ; 1990 : loi Gayssot ; 2001 : loi Taubira ; 2004 : loi Perben II et loi créant la Halde – ont réinscrit le délit d’opinion dans notre droit. Et si les nouvelles mesures envisagées par Taubira visant à « sortir les injures et diffamations du droit de la presse – loi 29 juillet 1881 – pour les introduire dans le code pénal lorsqu’elles sont aggravées par une circonstance liée au racisme, à l’antisémitisme, à l’homophobie » (communiqué du ministère de la Justice, le 16 janvier) vont jusqu’à inquiéter le Syndicat de la magistrature, pourtant proche du garde des Sceaux, il est nécessaire de rappeler avec Eric Branca qu’au moment du vote de la loi créant la Halde, « de Libération à Valeurs actuelles en passant par Le Point, la quasi-totalité des organes de presse s’était alors insurgée – en vain – contre l’esprit de cette loi » (Valeurs actuelles, 1er avril 2010). Aujourd’hui, lequel demanderait son abrogation ? Il en sera de même des prochaines mesures, Taubira prenant prétexte des attentats récents pour oser déclarer, tel un nouveau Saint-Just, que « rien de ce qui met en cause le pacte républicain ne peut être toléré ». Vaste programme… répressif !

« La liberté, comme valeur cardinale, est […] l’héritage direct de la philosophie des Lumières et de la Révolution. […] Notre dogme est que la liberté est le principe, et sa restriction l’exception », expliquait l’auteur du Compte rendu de la mission d’information sur les questions mémorielles. Pour le coup, Anne Le Pourhiet nous semble optimiste. Car le dogme libéral qui est le sien, et qui a triomphé le 29 juillet 1881, après avoir été mis sur les fonts baptismaux par la monarchie de juillet, est aujourd’hui battu en brèche par un nouveau cléricalisme républicain. Citant Victor Hugo sur le roi-citoyen : « Lui régnant, la presse a été libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été libres », le comte de Paris ajoutait, dans une préface aux Mémoires de Louis-Philippe : « C’est de Louis-Philippe que la France tient la liberté. Il serait juste de s’en souvenir. »

C’est que les Lumières sont ambiguës : si elles ont été le vecteur du libéralisme – l’individu face à l’état – véhiculé notamment par les anglomaniaques –, en revanche, avec Rousseau et Kant, elles ont surtout sanctionné le triomphe d’« une dogmatique universaliste » imposant son « abstraction » à la face des peuples, comme l’analyse Chantal Delsol dans Populisme, les demeurés de l’histoire. On comprend que ce soient les mêmes « vertueux » qui veulent limiter à l’extrême la liberté d’expression et méprisent une « France moisie » qui, tout en s’offrant au populisme, véhicule la mal-pensance – il faut « repérer, traiter » ceux qui ne sont pas Charlie, disait très sérieusement Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique de France 2, le 12 janvier. La liberté, de toute façon, sera sauve puisque les paroles interdites ne sont pas des paroles mais des délits… Admirable tour de passe-passe.

La mort de la libre parole

Dans son encyclique Mirari Vos du 15 août 1832, Grégoire XVI condamne la « liberté exécrable » de la presse car « elle permet de répandre des poisons ». Ce discours que l’Eglise ne tiendrait plus, la République l’a repris : « La rupture de la modernité, remarque toujours Chantal Delsol dans son Populisme, c’est le passage de l’universel comme transcendance à l’universel comme concept », ou, pour parler plus simplement : l’absolu, ce n’est plus Dieu, mais le Bien défini par les chantres de la démocratie. « Les clercs modernes prétendent, au moins dans les pays libéraux, à une totale liberté de parole et de plume, tout en étant de plus en plus enclins, par contagion totalitaire, à la refuser à ceux qui ne pensent pas comme eux. » Comment en serait-il autrement puisque « les valeurs éternelles que se réservait jadis l’Église : la liberté, le droit, la justice, le souverain bien, sont brusquement descendues du ciel » ? Voilà ce qu’en 1946 déclarait déjà René Gillouin dans L’Esprit européen, rencontres internationales de Genève. L’alliance du libéralisme et de la vertu démocratique a signé la mort d’une libre parole dont les clercs eux-mêmes ne veulent plus.

Plus qu’une simple mesure technique, l’abolition des lois liberticides et le retour de la liberté d’expression représenteraient une véritable révolution culturelle pour une génération de journalistes, d’intellectuels, de politiques et de magistrats biberonnés à l’ordre moral démocratique.

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